ENTRETIEN – SWEAT

Vous êtes artiste et architecte. Qu’est-ce qui vous a guidé dans cette exploration du delta du Mississippi, en Louisiane, pour Sweat?

Je suis arrivée en Louisiane pour la première fois il y a dix ans, un peu par hasard. À l’époque, j’étudiais l’architecture et le paysage. La rencontre a été fulgurante et intense, j’y ai gardé des liens forts et y suis régulièrement retournée pour de longues périodes. Après le premier séjour, je me suis intéressée à l’histoire éminemment politique de cette géographie : les formes et les matières du delta retracent l’histoire de ses dominations successives, les aménagements répondent tous à la même logique, sédentariser le fleuve afin de faciliter son exploitation. Il y a deux ans, j’ai proposé à certain·e·s ami·e·s qu’on fasse un film ensemble. En trois périodes, le tournage a constitué quatre mois de complicité constante avec les lieux, guidée par les participant·e·s tout en restant tenue aux hypothèses de recherche et de narration, sur la piste du film.

 

La première partie du film suit un cartographe mystérieux, d’un siècle ancien, psalmodiant des chiffres. Que représente ce personnage ?

Ce premier personnage est inspiré de Guillaume de l’Isle, cartographe du roi de France et un des premiers à̀ réaliser une carte précise du delta du Mississippi en 1718. Je l’ai envisagé, dès la genèse du projet, comme une figure traversant les siècles : sa persistance, du début du dix-huitième siècle à aujourd’hui, tend une ligne de causalité depuis les prémices de la colonisation jusqu’aux infrastructures capitalistes qui contrôlent le delta. A la fois spatiale et temporelle, sa traversée s’achève face au large déversoir ouvert lors des crues historiques du Mississippi de 2019 : il est côte à côte avec des touristes, c’est la sidération face au panorama pétrochimique, une sidération en forme de cul-de-sac. Alors, le film va emprunter d’autres chemins.

Une grande importance est donnée à la cartographie d’ailleurs, à travers les différentes cartes de Sweat. Comment avez-vous envisagé son rapport au territoire ?

Pendant mes recherches dans l’histoire de la cartographie du delta du Mississippi, j’ai remarqué que chaque technique négociait à sa façon avec l’impossibilité de tracer un trait exact entre l’eau et la terre dans cette géographie mouvante. Lignes pointillées, épaisseurs floues, approximations. À cet endroit liminal, le territoire résiste à la volonté de contrôle et les cartes ménagent alors une épaisseur à l’incertitude. C’est dans cette part du territoire, fluctuante et incertaine, mais aussi insubordonnée, que le film s’immerge.

On croisera différentes personnes peuplant le delta. Qui sont-ils et comment les avez-vous choisis ?

Les personnes qui nous guident dans le film sont des gens que j’ai rencontrés pour certain·e·s il y a de cela dix ans. Leur point commun est de cultiver un rapport singulier aux espaces où nous avons filmé, notamment à l’eau. Par exemple, la dernière séquence du film est tournée sur le bateau du Telltales Sailing Collective, un collectif queer de La Nouvelle-Orléans formé autour d’une pratique autonome, horizontale et inclusive de la navigation.

 

Au fil du film, les protagonistes se fondent dans le paysage qui devient le personnage central, seules des bribes de récits se font entendre. Quelle est la structure de Sweat?

Édouard Glissant, dans Faulkner, Mississippi, souligne la différence entre un paysage exposé – un motif de peintre – et les paysages des romans de William Faulkner, à la fois diffus dans le texte et rivés aux êtres. Le film, s’il tient parfois du premier dans son introduction, glisse vers le second dans un mouvement de dissolution : dissolution de l’image dans la nuit, des cadres dans le mouvement, de la distance vers l’intime, des chiffres vers d’autres récits, du cartographe solitaire vers une matière commune et instable mêlant les corps entre eux et avec ce qui les entoure. Le travail que nous avons réalisé au son autour de l’émergence des voix, de la liquidité des ambiances et de la musique de Méryll Ampe participe de la fuite du film vers l’épaisseur obscure de ce paysage.

 

 

Propos recueillis par Olivier Pierre