ENTRETIEN – SEE YOU IN MY DREAMS

Comment le film est-il né ?

 

Pour moi, la « mère » qui m’a élevé est ma grand-mère. Ce film est né de sa voix.

Ma grand-mère vieillit et se rapproche de la mort. J’ai été élevé par elle et mon grand-père, mais j’ai eu très peu l’occasion de les entendre parler de leurs vies. Ma grand-mère surtout ne m’a presque rien dit de sa vie. Si je ne prêtais pas attention maintenant à son histoire, j’étais sûr de le regretter plus tard, j’ai donc commencé il y a deux ans à me rendre à ses côtés pour enregistrer ses paroles. Les histoires qu’elle m’a racontées pour la première fois –  comment elle avait été aimée pendant une courte période, sa rencontre et sa rupture avec la personne qu’elle avait le plus aimée – sonnaient à mes oreilles presque comme des contes populaires.

Au début de l’année dernière, sa condition physique s’est détériorée, il lui est devenu impossible de me parler comme elle le faisait lorsque je l’enregistrais. La voyant parler comme si ses souvenirs se troublaient, mon père a dit : « Maintenant, elle rêve de ses souvenirs ». J’avais entendu le proverbe, « Les rêves faits à l’aube sont des oracles de l’autre monde », mais personne ne sait quel genre de monde est cet « autre monde ». En utilisant des images pour développer les récits et les souvenirs de ma grand-mère, j’ai fait un film sur l’amour et le Paradis bouddhiste (cet « autre monde »).

 

 

Le film est construit autour des paroles de votre grand-mère, mais vous ne la montrez jamais. Pourquoi ce choix ? Comment avez-vous travaillé avec elle pour obtenir une parole libre ?

 

Ma grand-mère étant une personne très timide, tourner ma caméra vers elle aurait été une mauvaise idée. De plus, même si le film trouve son origine dans ses récits,  je voulais aussi en faire un récit universel sur les femmes, donc j’ai trouvé mieux de ne pas la montrer. Comme je voulais récolter ses récits de la manière la plus naturelle possible, j’ai partagé sa vie quotidienne, tandis qu’elle cuisinait ou se reposait. Dès qu’elle me donnait l’autorisation de l’enregistrer, je commençais l’enregistrement, je lui parlais pendant qu’elle se relaxait et j’enregistrais toute la conversation. J’ai terminé le scénario en me servant de ce qu’elle disait. La voix de ma grand-mère est vraiment le personnage principal du film.

 

 

 

C’est aussi un film sur un lieu, une maison. Comment avez-vous travaillé cette dimension spatiale ?

 

La maison que l’on voit dans le film est celle dans laquelle j’ai vécu avec ma grand-mère. C’est aussi la maison dans laquelle j’ai vécu avec mes parents biologiques. Maintenant, plus personne n’y vit. Quand la condition physique de ma grand-mère s’est détériorée et que j’ai arrêté de l’interviewer, elle était en train de vendre la maison. C’était la fin d’une époque. J’ai fait un enregistrement des sons du quotidien dans la maison et aux alentours, à deux moments différents : quand il y avait encore des restes d’une vie quotidienne et que la maison « respirait » encore un peu (quand elle vivait), et quand les meubles étaient partis et qu’il ne restait plus rien du tout dans la maison (quand elle était morte). Dans le film, ces deux moments et leurs sonorités sont mêlés.

 

 

Pourquoi votre choix de pellicule était-il important ?

 

Comme dit plus haut, je voulais faire un film sur l’amour et le Paradis bouddhiste, en utilisant des images pour élaborer les récits et les souvenirs de ma grand-mère. Je rêve en noir et blanc, et la pellicule Monochrome était parfaite pour saisir cette manière de voir le monde. La raison pour laquelle j’ai utilisé une caméra 8mm est que cette caméra était à l’époque utilisée pour filmer les vidéos familiales, et qu’elle garde certains inconvénients que les caméras modernes ont perdus. C’est une caméra qui enregistre les moments et les personnes qui nous sont chers. Il y a une certaine distance dans le viseur de cette caméra qui transmet l’amour que nous portons aux sujets que nous filmons, et qui était appropriée pour filmer des images « d’amour ». De plus, en 8mm, il y a l’inconvénient de ne pas pouvoir vérifier tout de suite les images qu’on vient de filmer. On ne le découvre que plus tard, après avoir développé la pellicule. La plupart du temps, on n’y retrouve pas la moitié de ce qu’on avait l’intention de filmer. Mais on y retrouve aussi des choses qu’on n’avait pas du tout l’intention de filmer ! Le temps qu’il m’a fallu pour réorganiser la structure du film en conséquence a été pour moi un temps de réflexion et de discussion. Comme le thème du film est personnel, et que je devais trouver une distance vis-à-vis de cela, je pense que c’était très important pour l’œuvre que je prenne ce temps.

 

 

Il n’y a qu’une scène contenant de la couleur : pouvez-vous commenter ce choix ?

 

Cette scène est la seule séquence de « vie ». Mais comme, au sein du souvenir, elle montre une période qui est déjà passée, j’ai utilisé une pellicule couleur inversible dont la date de péremption était déjà passée. Dès l’instant où nous naissons, nous nous rapprochons de la mort. Pour exprimer cela, je voulais lier le vent qui souffle à la naissance du bébé et le vent qui souffle à table pendant le repas de la scène suivante (au Paradis). Je ne pense pas que les mondes de la vie et de la mort soient séparés, je pense que ce sont les deux faces d’une même pièce.

 

 

Le film est construit sur un contrepoint entre deux voix, qui finissent par parler simultanément. Pourquoi avez-vous choisi de terminer ainsi ? Pouvez-vous nous en dire plus sur le texte que les deux voix prononcent à ce moment ?

 

La voix de la jeune femme n’est pas la voix de ma grand-mère quand elle était jeune, mais l’image d’une « femme universelle ». À la fin de sa période de bonheur avec l’homme qu’elle aimait, « L’Hymne à l’amour » de Koshiji Fubuki (la chanson originale est d’Edith Piaf), la chanson favorite de ma grand-mère, est entendue. À ce moment, j’ai considéré leurs vies comme liées même au-delà de la fin de l’histoire. Le texte entendu à la fin est le poème « Hirogari (Expansion) » de Tanikawa Shuntarō, un poète que ma grand-mère adorait. Il parle de la distance entre soi et ce à quoi l’on peut ou ne peut pas prendre part, et je trouvais que c’était une fin parfaite pour un film qui est toujours en constante expansion. Bien que ce ne soient pas les mots de ma grand-mère mais un poème qu’elle récite, sa propre voix est ouverte, et les images de ma grand-mère et de la femme universelle se croisent. Quand la strophe finale est lue par la voix de ma grand-mère seule, sa voix est séparée du strict cadre temporel de sa vie, et exprime un rapport à l’écoulement éternel du temps (le cycle de la naissance, de la mort, et de la réincarnation).

 

Propos recueillis par Nathan Letoré