ENTRETIEN – RESPONSABILIDAD EMPRESARIAL

Pouvez-vous nous parler de l’origine du film, et en particulier du rapport gouvernemental qui l’a inspiré ?

Il s’agit d’un document publié par le Ministère de la Justice et des Droits de l’Homme. Il décrit comment vingt-cinq sociétés ont aidé la dictature à opprimer et à faire disparaître leurs propres employés. Le fait que cet ouvrage ait été publié par l’État argentin est absolument essentiel, car ce n’est pas le film qui sélectionne les entreprises ou qui enquête sur leurs agissements, c’est le gouvernement lui-même. Le film se contente de montrer tout ce que mentionne le livre. Il est important de comprendre la dictature non seulement en termes de politique ou d’idéologie, mais aussi en tant que plan économique.

Quel a été l’impact politique du rapport ? Comment imaginez-vous l’impact politique de votre film ?

Le rapport a été présenté au public en 2015, un peu à la hâte, parce que le gouvernement avait perdu les élections et le pouvoir allait changer de mains. L’idée était de faire connaître le livre au public. Seuls quelques exemplaires du document numérique ont alors été imprimés, pour avoir quelque chose à exposer le jour de la présentation. Depuis le changement de majorité, même si le document est disponible gratuitement sur le site officiel du gouvernement, et que les associations de défense des droits de l’Homme font un gros travail pour le distribuer et le faire connaître, peu de gens en ont entendu parler en Argentine. Avec ce film, j’espère donc augmenter la visibilité du livre et lui donner une image. Une image qui reliera le passé au présent. Pour montrer que la plupart de ces entreprises continuent de fonctionner, que leurs cheminées crachent encore de la fumée aujourd’hui.

Votre nouveau film, comme le précédent, se concentre sur des lieux où certains aspects de la dictature argentine se sont particulièrement fait sentir. Pourquoi avoir choisi d’aborder l’histoire par le biais de la géographie, au moyen d’espaces filmés au présent ?

Je conçois l’espace comme un témoignage, un témoin. Mais ce n’est pas comme si l’espace était une chose abstraite qui existe là dehors, attendant du cinéma qu’il le représente. Pour moi, le cinéma est une technique qui permet de créer de l’espace, comme un travail cartographique. Sauf qu’il ne s’agit pas de créer une carte, mais plutôt un voyage. Un voyage possible parmi une multitude d’autres. L’espace n’est pas un élément fini ou achevé, à la topographie précise, mais plutôt un territoire incomplet en constante construction et aux bords imprécis. La carte renvoie à un point de vue omniscient, distant, fixe et enclin à l’unification. À l’inverse, le voyage – pour reprendre la distinction de Michel de Certau – défie cette carte par la notion d’itinéraire, un trajet qui créé de l’espace à mesure qu’il le traverse, dans la variété de ses mouvements infinis.

Contrairement à votre film précédent, qui utilisait quelques intertitres, cette fois vous avez choisi une voix off plutôt qu’un texte écrit. Pourquoi cette décision ?

Ce n’est pas n’importe quelle voix off, c’est la mienne. J’ai aussi abandonné l’installation avec un trépied fixe, et opté pour un tournage avec une caméra portative pour la première fois. Je voulais être plus présent dans le film. C’est un geste performatif, qui vous permet de sentir ma présence à tout moment. J’ai aussi fait ce choix parce que le public a beaucoup d’informations à assimiler. Dans mes films précédents, il y avait peu d’informations, seulement celles qui me paraissaient nécessaires. Cette fois, j’avais davantage de choses à raconter, parce que cette partie de l’histoire est moins connue. La voix off me permet donc d’inclure beaucoup plus d’informations. Cependant, je me suis contenté de lire les parties les plus marquantes du rapport, j’ai beaucoup condensé le propos.

Vous utilisez tout de même des intertitres dans un cas bien précis : les logos des sociétés que vous filmez. Pourquoi montrer leur logo, et pas seulement leur nom ?

Parce que ces sociétés ont utilisé leur propre papier à en-tête illustré de leur logo pour rédiger les listes qu’elles ont remises aux militaires, contenant le nom des employés qui allaient être enlevés. Parce qu’elles ont prêté leurs propres véhicules aux portières décorées de leur logo aux militaires, pour que ceux-ci aillent enlever les employés à leur domicile. J’ai le sentiment que montrer leur logo est plus efficace que simplement les nommer. C’est une façon de donner une image à un fait qui résiste à toute représentation, en particulier quand ces sociétés sont encore en exercice et utilisent parfois encore ces logos.

Vous avez choisi de filmer les extérieurs depuis l’habitacle de votre voiture, et votre parebrise encadre le paysage. Pouvez-vous commenter ce choix ?

Beaucoup de mes films cherchent à compléter une série. Dans le cas de ce film, il était plus important que jamais d’achever cette série. Il fallait que je filme toutes les usines mentionnées dans le rapport. Je ne pouvais pas me permettre d’en laisser une de côté, car ce n’est pas moi qui ai décidé quelles sociétés inclure. L’idée de filmer depuis mon véhicule était donc un « dispositif » qui me permettait d’y parvenir sans demander la permission aux propriétaires des usines, et ainsi de compléter la collection. Ce point de vue clandestin n’est bien sûr pas une mise-en-scène, un artifice, mais la façon réelle dont les images ont été enregistrées. Le film est honnête là-dessus, il montre au public exactement comment il a été fait. Le spectateur voit lui-même que la caméra était dissimulée, et de quelle façon. Je ne cache donc pas mon propre procédé, je le dévoile délibérément. Le film parle de sociétés qui se cachent : elles occultent la façon dont elles gagnent de l’argent, et ce qu’elles ont fait par le passé. C’est la méthode du capitalisme de cacher ainsi ses propres rouages, comme le cinéma hollywoodien à grand spectacle.

Dans les dernières minutes du film, la liste des faits et leur enchaînement laisse place à des listes de noms. Pourquoi ce changement final dans la façon de raconter cette histoire ?

 

C’est une forme d’hommage aux travailleurs disparus. Cela crée aussi un silence, un élément très important dans mes films, mais qui n’était pas présent jusqu’alors dans celui-ci. Il faut du silence pour laisser respirer les spectateurs. Pour qu’ils puissent arrêter d’écouter et se concentrer sur leurs propres idées et leur ressenti. Pour moi, le cinéma n’est pas fait pour transmettre une idée ou du sens, du film vers le public ; c’est au contraire un procédé qui fait naître des idées et du sens au sein du public. Le film doit donc permettre au spectateur de jouer ce rôle.