ENTRETIEN – L’HOMME, CE VIEIL ANIMAL MALADE

Comment est né ce portrait de Jean-Luc Nancy ?

 

Le projet a sans doute germé à partir des questions existentielles qui se posaient à moi dès l’enfance, qui continuent à me travailler aujourd’hui et qui me travailleront assurément tant que je vivrai. Me dire que cette quête du sens de notre présence au monde travaille chacun d’entre nous et qu’un philosophe en fasse son métier, voire sa destinée, m’intriguait. Pas pour avoir des réponses d’un expert afin de clore ces questions mais cela me permettait de les poser et peut-être d’être moins seule avec elles. Quelles sont ses questions et que fait-il avec les miennes ? De l’autre côté, je crois que ma démarche de réalisatrice qui l’approchait en lui disant franco de port qu’elle n’y entendait rien à la philosophie et n’avait d’ailleurs lu aucun de ses bouquins intriguait Jean-Luc Nancy. C’est sur cette base improbable que notre travail ensemble a commencé.

 

Comment se sont organisées vos conversations ? Comment avez-vous déterminé les sujets, les thèmes évoqués ?

 

Très vite, ce fut vraiment la galère. Jusqu’à présent les petits films que j’ai fabriqués se sont faits en se faisant. Lors du plus récent, Rivages, un portrait de personnes vivant sans abri, j’allais vers eux un peu comme une page blanche ne sachant pas trop ce qui allait s’y imprimer. Mais là, avec Jean-Luc Nancy, philosophe de son état -je préfèrerais dire de son être- un bonhomme prolixe, en capacité de formaliser tout et rien, j’avais le sentiment de me perdre complètement. Or, je ne savais vraiment pas où je voulais aller avec lui. Sauf peut-être en ces endroits limites où les concepts s’arrêtent, interdits. «Puceau de l’horreur comme de la volupté » comme l’écrit Céline, ce hiatus entre la splendeur des astres et l’horreur du désastre que nous produisons sur notre terre ne s’aborde pas de front, ni avec des mots ni avec une caméra. Ce qui a permis que se dessine un chemin où j’étais moins égarée, c’est l’attirance, voire l’aimantation du philosophe, pour toutes les formes d’expressions artistiques. Là, nous étions en résonance et je pouvais avancer, avec lui et avec d’autres œuvres.

 

Le film commence par une approche biographique avant de quitter cette trame pour s’ouvrir à des questions plus générales, proprement philosophiques. Comment ce mouvement s’est-il imposé ?

 

Selon moi, la question de l’enfance, singulière, a le même souffle que les questions qui se formeront au cours de toute vie. Ce passé où le hasard m’a fait naître et grandir, comment se métabolise-t-il ?  Qu’est-ce qui se transmet et qu’est-ce qu’on verrouille dans un oubli qui fait qu’il a parfois du mal à se dépasser ? Le passé de Jean-Luc Nancy résonne au mien et, je le crois, en nous tous, venus au monde après le génocide. On vient de là d’où Adorno disait qu’il n’y aura plus de récit possible. Or, pour ne pas crever, il nous faut bien continuer, serait-ce en balbutiant des Paroles suffoquées (S. Kofman). Après, le passé ne prend sens pour moi que s’il résonne avec ce qui se passe maintenant. Ce n’est sans doute pas un hasard si je me suis occupée de cabossés de la vie (fous, débiles, en exil) durant plus de trente ans en tant qu’éducatrice, mon vrai métier. Des sans défense et sans trop de voix, comme les animots chers à Derrida dont la question traverse le film.

Frappe la tonalité très intime, et une certaine familiarité entre vous deux. On imagine une équipe très réduite. Pouvez-vous nous parler du tournage, de ses conditions ?

 

Je m’adresse au spectateur lambda et non pas au spécialiste de tel ou tel sujet, alors c’est un peu mon truc, la recherche d’une approche intime qui puisse résonner en chacun d’entre nous. Ainsi, l’équipe réduite allait de soi, le caméraman et moi. Sans compter que le moins qu’on puisse dire c’est que sur ce film, on n’a pas reçu beaucoup de kopeks. On s’est débrouillés comme ça. De toute façon, malgré des défauts dont je me passerais, je préfère la fabrication artisanale à l’industrie.

Votre film comprend aussi des extraits de films familiaux illustrant ou résonnant avec certains des propos du philosophe. Comment ces extraits ont-ils été choisis et intégrés ? S’agit-il d’une suggestion de Jean-Luc Nancy ?

 

Jean-Luc Nancy n’est jamais intervenu sur le film. Il a mis à ma disposition les films de famille poussiéreux de son père. J’en ai extrait quelques images qui, selon moi, résonnaient aux propos tenus. Après coup, je me dis que Jean-Luc Nancy a témoigné d’une immense confiance envers ce work in progress, une confiance aveugle ? Mais c’est aussi lui qui nous dira « Il faut apprendre un peu à regarder dans le noir ».

Vous avez pris le parti de montrer Jean-Luc Nancy dans plusieurs types de situations : entretiens à son domicile, travail théâtral, conférence publique… Pourquoi ce choix de démultiplier les types de parole ?

 

Jean-Luc Nancy a mis à ma disposition son planning. Là, je voletais, un peu comme une abeille attirée ou non par une couleur ou une odeur, et qui se posera là où elle pourra trouver le suc nécessaire au film qui se dessinait. Comme dit précédemment, c’est à partir de ses rencontres avec un peintre, un poète, une essayiste, un film, une pensée, une œuvre théâtrale, que j’ai trouvé une résonance entre nous. En espérant qu’elle puisse vibrer aussi chez un ou l’autre spectateur.

Pouvez-vous évoquer le choix du titre ? S’agit-il d’une citation ? D’un choix commun avec Jean-Luc Nancy ?

 

En vrai, j’aurais voulu appeler le film « Ce vieil animal malade » mais je craignais que ça désigne Jean-Luc Nancy, ce qui n’était bien sûr pas l’idée. Quand j’ai dit au philosophe le titre que j’avais choisi, il m’a répondu « Ben, c’est une citation de Nietzsche ça ! » Ce que j’ignorais bien sûr mais en y regardant de plus près, il n’y a pas le terme « malade », uniquement « L’homme, ce vieil animal». Depuis le temps écoulé, je crois qu’on peut rajouter malade à la citation de Nietzsche. Ou agonisant ?

Propos recueillis par Nathan Letoré