ENTRETIEN CONSTANZE RUHM

Constanze Ruhm
Jury de la Compétition

Artiste, cinéaste – votre grammaire est un rhizome du cinéma ou vous naviguez entre des strates diverses de récits et où les codes se mélangent – de la performance à la fiction – à une réalité qui frotte et explose dans toute sa complexité et sa beauté. Comment abordez-vous chaque film?

Tout d’abord, merci pour cette magnifique description de ma méthode de travail. Je ne peux qu’être d’accord concernant la terminologie, « naviguer entre les strates de la narration », « mélange des codes »… De manière générale, je dirais que je conçois mes films comme des constellations plutôt que des récits linéaires, des mondes où les perspectives se déplacent selon le point de vue du spectateur ; ce sont des systèmes complexes de miroirs, de fractures, de fragments kaléidoscopiques qui se reconfigurent sans cesse en de nouveaux arrangements, qui ne permettent jamais un point de vue fixe, mais qui mettent plutôt l’accent sur la transformation et le changement. J’ai besoin de cette ouverture des formes esthétiques, mais qu’elles soient, en même temps, toujours profondément liées aux positionnements politiques, avec des problématiques et des perspectives féministes, avec une critique du patriarcat et des formes hégémoniques de narration.
Quant à mon approche… Je dirais que tous mes films jusqu’à maintenant sont profondément liés, même s’ils varient formellement et conceptuellement, ou dans leur esthétique. Donc un sujet, ou une problématique future, peut déjà apparaître tandis que je travaille sur un film. Le processus de développement est très idiosyncratique, je dirais… Une fois que j’ai trouvé un sujet clair, il fonctionne comme un centre de gravité, comme un aimant, une force qui tire à elle tous les autres sous-thèmes, thèmes, images, idées, textes… Je récolte des matériaux pendant longtemps : c’est un processus similaire à l’écriture d’un texte – vu que l’écriture joue toujours un rôle très important dans mes films. Dans ce sens, c’est un processus qui se rapproche de l’écriture d’un essai. Je ne sais jamais au début ce que sera le résultat final ; tout comme une grande part de la réalisation et de la structuration a lieu plus tard, au montage.
Chaque nouveau projet est un nouveau cheminement, et j’ignore où il m’emmènera – ce qui est aussi très beau, à sa manière : parfois, j’ai l’impression que le film lui-même « veut » quelque chose, a un désir, et que je ne suis là que pour découvrir ce désir, comme un medium à travers qui transitent ces flux de narrations et d’images.

Votre nouveau projet, It is at this point that the need to write history arises (FIDLab2021) est un nouvel opus féministe qui fait suite à Gli appunti di Anna Azzori (FID2020). Comment est né ce projet, dans lequel s’articulent Carla Lonzi, critique d’art et féministe italienne, les Précieuses, un groupe de proto-féministes françaises du XVIIème siècle (raillées par Molière) et une œuvre de la photographe féministe Maria Grazia Chinese?
Je connaissais Carla Lonzi depuis plusieurs années en tant que critique d’art et autrice, avant même de commencer mon projet en rapport avec Anna, le film de Grifi et Sarchielli. Elle, ou plutôt son héritage, vu qu’elle elle est morte assez jeune dans les années 1980, circulait de manière très intéressante dans l’histoire d’une critique spécifiquement artistique, et d’une « critique » de cette critique. Des théoriciennes et critiques d’art tels que Sabeth Buchmann, Laura Iamurri, Giovanna Zapperi et d’autres avaient commencé à relire les écrits et les positionnements politiques de Lonzi dans une perspective contemporaine ; donc je connaissais un peu son œuvre et ses positionnements. Bien sûr, en travaillant sur Gli appunti di Anna Azzori, je l’ai « découverte » une fois de plus, car elle avait abandonné l’art et la critique d’art pour fonder au début des années 1970 le premier collectif féministe romain, nommé « Rivolta Femminile », avec l’artiste Carla Accardi et la journaliste Elvira Banotti. Je me suis donc intéressée de beaucoup plus près à cette rupture radicale qu’elle avait effectuée avec le monde de l’art, et à sa décision de dédier son intelligence et son énergie au seul féminisme. Son journal, Taci. Anzi parla. Diario di una femminista est devenu une source importante pour moi – il est pour l’instant non traduit et n’existe qu’en italien : plus de 1300 pages des écrits de Lonzi, lettres, poèmes, réflexions politiques et esthétiques sur le féminisme et l’art, sur ses relations, des descriptions de rêves. C’est un vrai bijou, qui attend toujours sa redécouverte par un public plus large. J’ai donc réalisé alors que je devais resserrer la focale, aussi parce que son œuvre, sa pensée sont très vastes. Et de la même manière que je ne voulais pas faire un film « sur » Anna Azzori, je ne voulais pas non plus faire un film « sur » Carla Lonzi. Plutôt à ses côtés, avec ses écrits et sa pensée radicale. Je me suis donc intéressée à son dernier projet qui est resté inachevé – qu’elle n’avais presque pas commencé, dirais-je -, et qui traitait d’un groupe proto-féministe de la France du XVIIème siècle, les soi-disant Précieuses. J’y ai vu une perspective historique, reliant la France du XVIIème siècle à l’Italie des années 1970, et tout cela à aujourd’hui, se faisant encore miroir, mais un miroir brisé peut-être… On pourrait dire qu’au fond, la question est : qu’est-ce au juste qu’une historiographie féministe ? Et comment écrire une histoire féministe ? Ce qui nous relie aussi aux photos de Maria Grazia Chinese, une photographe féministe des années 1970 basée à Rome, qui appartenait aussi à Rivolta Femminile, et au travail de laquelle je me suis aussi intéressée, car elle documentait toutes ces assemblée féministes naissantes… et ainsi de suite. Vous voyez, c’est vraiment une sorte de vaste territoire qui reste à explorer.

Francophone et familière du festival, cette année vous faites partie du Jury de la Compétition Française, comment abordez-vous votre rôle?
Je pense pouvoir dire que je suis très heureuse de cette invitation. Le FIDMarseille est devenu au fil des ans un festival si important pour moi et mon travail que je suis heureuse de pouvoir rendre aussi quelque chose au festival, comme participer au jury et faire part de mes pensées. Je me réjouis de revenir à Marseille et de participer à nouveau au FID.

Interview by Fabienne Moris