ENTRETIEN – AU MILIEU DE LA VILLE IL Y AVAIT LE DÉSERT

Pouvez-vous revenir rapidement sur les luttes qui entourent La Plaine à Marseille ? Quels en sont les enjeux ? Quand avez-vous décidé d’y consacrer un film ?

Le réaménagement de la Plaine s’inscrit dans un plan dit de « reconquête » du centre-ville de Marseille débuté au tournant des années 2000. En 2012, l’installation de caméras de vidéosurveillance, et deux ans plus tard la répression du Carnaval Indépendant de La Plaine et de Noailles témoignent déjà d’une volonté de mise au pas du quartier par la municipalité. Sur la Plaine, on commence à parler de possibles travaux, et à redouter la disparition du marché populaire, l’augmentation des prix des loyers, et la marchandisation de l’espace public. En 2015, les ambitions des aménageurs apparaissent publiquement. Tout le monde se souvient de la farce de la concertation publique qui vise à faire accepter à tous un projet déjà validé en haut lieu. Les habitants ne s’opposent pas par principe à une transformation de la place, mais comme ils le disent si bien : Ce qui se fait sans nous, se fait contre nous. Et de fait, ce sont bien les différentes manières d’habiter, de se rencontrer, de travailler ou de militer à la Plaine qui sont violemment attaquées. En dépit des nombreux blocages, manifestations, et interventions publiques, les travaux commencent en octobre 2018. Face à la résistance, la mairie envoie la police et érige un mur de béton autour de la place. Ce qui met provisoirement un terme à la bataille de la Plaine. L’ambiance est pesante. C’est à cette époque, aux encablures de la Plaine que nous découvrons à la librairie l’Hydre aux mille têtes, la nouvelle de Vittorini. Le livre vient d’être traduit et publié en France. Entre le chantier de la Plaine et le texte, nous commençons à tresser des résonances.

 

Votre film a pour ossature ce texte d’Elio Vittorini, Le Désert. Pourquoi ?

Le texte d’Elio Vittorini a été écrit pendant la résistance au fascisme en Italie, et a été publié après-guerre. Vittorini était résistant. Pour lui, le désert c’est le fascisme. Les personnages viennent de pays qui y sont confrontés : fascisme en Italie, franquisme en Espagne, oustachis en Croatie.  Mais cette nouvelle a un pouvoir d’évocation qui dépasse son contexte d’origine. C’est ce que nous avons éprouvé quand nous l’avons lue face au mur de la Plaine.

Dans le contexte de la restructuration de la ville, le désert est une métaphore particulièrement concrète. Ici, ce n’est pas seulement la température qui grimpe, mais aussi les prix avec pour conséquence l’éviction de multiples formes de vie. En ce sens, on peut parler de désertification. Avec les travaux de La Plaine, le grand marché populaire qui attirait des habitants de tout Marseille disparaît, et avec lui tout un monde. Avec l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, des milliers de personnes doivent abandonner leurs logements du jour au lendemain. On pousse les gens à quitter le centre-ville.

Enfin, la métaphore du désert comporte une résonance cosmopolitique qu’aucune lutte ne peut plus ignorer. La bataille de La Plaine portait cette dimension. Elle a été arrêtée brutalement par un pouvoir déliquescent. Rien ne dit qu’elle ne reprendra pas. Mais aujourd’hui deux questions se posent à elle : comment reconquérir La Plaine, et comment marier dans cet endroit un marché populaire, une forêt, une mare, des jardins potagers, un amphithéâtre pour des assemblées, des projections, et des concerts dans lequel il serait possible de circuler librement et boire un verre, etc. La réponse n’a rien d’évident, mais le chemin qui nous y emmène porte une vie à côté de laquelle la dalle en cours de construction ressemble plutôt à une tombe.

 

De plus, ce texte met en scène des personnages exclusivement masculins. Pourquoi avoir choisi de le faire lire par une femme ?

Ce que nous voulions mettre en scène, c’est une personne qui lit ce texte au présent, et pour qui le désert entre en résonance avec sa propre réalité.

 

Le motif du travelling latéral est la forme visuelle principale de votre film. Pourquoi avoir choisi cette manière de parcourir l’espace ?

Initialement, nous voulions documenter le mur et sa violence. Assez vite, nous avons reculé de quelques mètres pour ne plus simplement filmer le mur, mais son incidence sur la rue. Nous nous sommes mis à regarder depuis le trottoir, empruntant le point de vue des habitants du quartier pour qui le mur est une épreuve quotidienne, voire une punition. Les travellings permettent d’éprouver cet espace, et la difficulté de s’y mouvoir, de s’y croiser. Nous voulions faire sentir la forme de maltraitance institutionnelle qui consiste à faire subir ces travaux pendant des années. Les travellings ont aussi une dimension narrative. Ils accompagnent la lecture du texte, comme le texte accompagne les travellings. Ces deux matières avancent en parallèle, parfois se rejoignent, parfois s’éloignent. Et les images deviennent comme les mots de Vittorini, des métaphores : d’autres murs, d’autres territoires, d’autres régions du monde, d’autres situations.

 

Propos recueillis par Nathan Letoré