Un paysage de neige emprunté par des skieurs, deux femmes qui arpentent, seules, ce paysage, et enfin, sur l’image même, du texte, tiré des Trois Sœurs de Tchekhov. C’est à la fois simple et inhabituel. Comment avez-vous fait la rencontre de ces femmes ? Et comment le dramaturge russe s’est-il imposé à vous pour parler d’elles ?
Cela marche dans l’autre sens. L’idée première était de faire une adaptation des Trois Sœurs dans ma ville d’enfance qui est Chamonix, et ensuite les femmes sont arrivées. On peut bien sûr voir ces deux femmes comme des femmes ordinaires dont les désillusions se cogneraient au texte de Tchekhov, mais pour moi, ce sont deux des sœurs, Olga et Irina qui se souviennent. Beaucoup de mon cinéma tient de la croyance enfantine « on dirait qu’on serait… » (ce n’est pas pour rien si j’ai tourné ce film avec un appareil photo — un jouet, mes trois bouts de ficelle) : faire entrer le réel (les 2/3 du film sont faits de plans documentaires) dans son rêve et qu’il s’en trouve modifié. Comme ces promenades au milieu des skieurs, moments quotidiens et banals pour tout habitant de Chamonix, mais qui, vus de l’extérieur, revêtent une forme un peu irréelle, voire abstraite (des points colorés qui glissent sur la neige) jusqu’à devenir ce paysage (mental) de la répétition, de se sentir enserré. Certains de vos films précédents sont des adaptations littéraires. Ici, c’est une autre opération : c’est enlever le texte de la page pour le coucher sur l’image. Comment cette décision, de découpe et de collage flagrant, s’est-elle décidée ? Très vite, car j’ai tout de suite décidé qu’on n’entendrait pas Macha puisque je lui imaginais un autre destin que celui du livre (morte de chagrin ou folle — donc absente), et qu’elle n’arpenterait pas la ville (les paysages) comme ses sœurs en ressassant le passé. Mais l’histoire d’amour de Macha et de Verechine était pour moi un des cœurs du récit, il fallait alors qu’elle soit présente — donc écrite. Il m’a paru logique de mettre le reste de la pièce à la fois pour la compréhension et la dramatisation du film mais aussi pour que les voix d’Olga et d’Irina résonnent autrement, comme des survivantes ou des fantômes.
Comment le tournage s’est-il déroulé ? En combien de temps ? Qu’avez-vous demandé à ces deux femmes de faire ?
C’est un tournage qui s’est fait à la fois par soustraction et par addition. Soustraction car au départ, je voulais deux jeunes filles que je n’ai pas trouvées. J’ai pensé faire le film sans personnage, mais très vite, j’ai préféré prendre des personnes autour de moi (ma mère et ma cousine) — plus âgées que les rôles ; Du coup, le texte prenait vraiment une dimension de passé. Outre ces histoires d’actrices, il y a eu des gros problèmes de météo. Au bout de quinze jours, alors que j’avais très peu tourné à cause des touristes (c’était les vacances de Noël), il a plu comme il n’avait jamais plu en hiver à Chamonix. Cinq jours après, il n’y avait quasiment plus de neige, je ne pouvais plus tourner. Je suis rentrée à Paris pendant une quinzaine de jours et j’y suis retournée en même temps que la neige. Arrivée là-bas, il me semblait tout de même qu’il fallait une troisième voix, plus contemporaine, ainsi j’ai demandé à ma cousine de me raconter son enfance et ses années de jeunesse passées dans des hôpitaux psychiatriques. Et qu’elle n’a pas été ma surprise, quand j’ai relu la pièce pour en extraire des passages, de voir que les derniers monologues de Macha pouvaient très bien être ceux d’une femme qui bascule dans la folie … Les deux personnages (Laurence et Macha) se recoupaient et le monologue de Laurence devenait la voix d’une Macha sortie du livre.
Le tournage s’est donc déroulé en deux temps (quinze jours + trois semaines). Les deux actrices, qui n’avaient pas lu la pièce, savaient qu’elles étaient Olga et Irina, mais très vaguement, je ne leur ai pas vraiment raconté l’histoire. Elles ont juste été mes petits jouets (« Marche ! Reviens ! Regarde par là ! »).
Pouvez-vous commenter le titre ?
L’autre maison est tout d’abord Moscou, la maison perdue, la maison rêvée, celle où elles n’iront plus jamais. Puis, il y a la maison où Macha ne veut plus retourner après le départ de Verechine, celle où elle vit avec son mari qu’elle n’aime pas. Et enfin, cette dernière maison qu’est l’hôpital psychiatrique où Macha est peut-être enfermée…
La maison me fait aussi penser aux Tarots (les maisons sont les lieux de notre destinée — bien qu’il n’y ait pas chez Tchekhov un fatum mais plutôt une inertie des personnages qui scelle leur destin) et à la psychanalyse : « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » disait Freud, la conscience ignore ce qu’il se passe dans le psychisme, Irina ne se rendra compte de son amour pour le baron qu’après sa mort. Les personnages ne sont jamais là, ils sont toujours dans un ailleurs qu’ils ne peuvent pas voir. Leur monde est un monde de projection (et il y aura littéralement une projection du mariage qui n’aura jamais lieu — sur leur maison).
Propos recueillis par Fabienne Moris