Welcome, Welcome

Jean-Claude Rousseau

France, 2022, Couleur, 18’

Première Mondiale

Trente-cinq ans après Keep in touch, le cinéma de Jean-Claude Rousseau fait retour dans la ville de Carl Andre et Hollis Frampton. On dirait un remake miniature de Fenêtre sur cour, mais version new-yorkaise. Fenêtre sur cour mis à plat par un artiste minimal new-yorkais. La fenêtre occupe presque tout le cadre, le photographe est absent. Le regard, qui n’a plus rien de voyeur, papillonne à la surface d’une façade de briques rouges, de l’autre côté, percée d’une myriade d’égales ouvertures. À la surface des vitres ou dans la profondeur des chambres, la vie passe, s’absente, revient, toujours inaccessible. Alliant la plus grande simplicité – cadre fixe et immuable – au plus haut degré de modulation sensible et affective, l’auteur de De son appartement (Grand Prix FID 2007) porte ici son art de la variation à son sommet. Les variations de la lumière convertissent les heures du jour en saisons de l’année ou de la vie. Des objets apparaissent et disparaissent sur le rebord de la fenêtre, un bout de carton bat dans le vent, une phrase extraite d’un quintette de Fauré revient comme le refrain d’une prière infinie. La fenêtre-triptyque, dressée sur son rebord d’un noir intense et brillant, finit par apparaître comme ce qu’elle est : un autel. Un autel devant lequel l’homme ne vient pas s’agenouiller mais faire des gestes, d’une main qui tremble de crainte et d’émotion, saisi par le battement de l’absence et de la présence de part et d’autre de la fenêtre. Puis il s’assoit, et c’est son image qui, le soir venu, s’imprime sur le tableau d’autel – reflet en retrait, autoportrait spectral sur la vitre centrale. New York n’existe plus. Lui, à peine. Welcome est une cérémonie d’hommage et d’adieu à une ville et un passé révolus. Le titre, paradoxal, formule l’énigme qu’est le film : Qui souhaite la bienvenue dans cet adieu ? Où est-on accueilli ? De quoi cette fenêtre-autel marque-t-elle le seuil ? Attention, vertige.

(Cyril Neyrat)

Entretien

Jean-Claude Rousseau

Le mot du réalisateur

En arrivant dans l’appartement que j’ai loué pour un temps à New York, je trouvais, en guise d’accueil, une carte sur laquelle « Welcome » était écrit à la main.

Cette carte est devenue un objet du film en la posant sur le rebord de la fenêtre. Celle-ci offrait un cadre juste, avec une vue sur les fenêtres de l’immeuble en face. Un cadre qui tenait le regard, d’autant qu’un morceau de carton mal fixé derrière la vitre venait y buter à chaque coup de vent.

C’est cette justesse du cadre qui déclencha la prise, avec le seul matériel dont je disposais alors : un smartphone. Je n’avais pas prévu de filmer pendant mon séjour à New York, mais le cadre s’imposait et la prise de vue s’est faite sans avoir l’intention de faire un film.

Apparaissant, disparaissant, le carton qui vient frapper la vitre donnait un rythme au plan et m’incitait à renouveler les prises selon les heures du jour. À travers les variations de lumière, on voit le temps passer, et par les déplacements d’objets sur le bord de la fenêtre, on voit que le lieu est habité.

Parmi ces objets, une théière pour verser le thé du matin, un carton d’invitation pour une exposition de photographies, une clé posée là après un claquement de porte, ou retirée avant que s’entende à nouveau l’ouverture de la porte.

L’occupant du lieu n’est pas toujours là, mais son absence n’interrompt pas le battement du carton contre la fenêtre. Pulsation sans témoin, cœur battant qui semble s’émouvoir de la rencontre, à rythme égal, de quelques notes du premier quatuor de Fauré. La musique s’entendra à nouveau. Elle soulève le film comme le vent du dehors fait lever le carton qui frappe à la vitre.

Ces quelques objets exposés devant la fenêtre s’offrent à la fiction. Ils peuvent être saisis pour rompre la monotonie et satisfaire notre besoin d’histoire. Tout peut s’imaginer. Jusqu’à croire que l’homme a quitté l’appartement pour aller à l’exposition et peut-être retrouver la femme qu’on voit sur le carton d’invitation.

L’appel de la fiction, comme une incarnation du sujet, est sans limite. Mais la réalité demeure. Elle est dans les variations de la lumière jusqu’à la nuit tombante. Elle est dans le battement sans répit, de l’autre côté de la fenêtre, du carton en butte à notre imaginaire. Cœur battant, près de se rompre. Oui, « Cœur battant », un autre titre du film.

Jean-Claude Rousseau

Fiche technique

  • Version originale :
    sans paroles
  • Image :
    Jean-Claude Rousseau
  • Montage :
    Jean-Claude Rousseau.
  • Son :
    Jean-Claude Rousseau
  • Production :
    Jean-Claude Rousseau (Rousseau Films).

Filmographie

Jean-Claude Rousseau

Comme une ombre légère, 2005

Une vue sur l'autre rive, 2005

Trois fois rien, 2006

La Nuit sans étoiles, 2006

Faux départ, 2006

Deux fois le tour du monde, 2006

De son appartement, 2007

301, 2008

L'Appel de la forêt, 2008

Série Noire, 2009

Mirage, 2010

Festival, 2010

Veduta, 2010

Nuit blanche, 2011

Senza mostra, 2011

Dernier soupir, 2011

Un jour, 2011

Attique, 2011

Saudade, 2012

Un autre jour, 2014

Fantastique, 2014

Terrasse avec vue, 2014

Partage des eaux, 2014

Remebering Wavelength, 2014

Passion, 2015

Chansons d'amour, 2016

Arrière-saison, 2016

Si loin, si proche, 2016

Delft dans le lointain, 2017

Une vie risquée, 2018

In memoriam, 2019

Un monde flottant, 2020

Le Tombeau de Kafka, 2021

Welcome, 2022

Souvenir d'Athènes, 2023

Flamenco, 2024