Entretien avec Amira Louadah
La Grosse moula ou li michan – Histoire d’un paysage linguistique algérien (2021) se présentait comme un essai documentaire politique. L’Arche, dans un décor de fin de monde, s’apparente plus à une dystopie. Qu’est-ce qui vous a amené à ce genre ?
J’ai rencontré Fateh pendant que je photographiais son jardin fait de bric et de broc. Curieux, il m’a abordé puis m’a emmené voir un lieu ; le chantier. Il l’avait investi pour en faire une salle de sport dont tous les objets avaient été fabriqués par ses amis et lui. Contrairement à d’autres salles inaccessibles du fait de leur prix, ce chantier était un lieu où les jeunes du quartier pouvaient se réfugier et trouver un espace de dépassement de soi. La vision que j’en ai eu, les émotions qu’il a provoqué avec la présence de ce groupe humain à l’entraînement et les réalités de l’Algérie à cet instant, ont sollicité un imaginaire aussi réel et fantasmagorique que cette traversée. La crise de l’eau et les incendies successifs qui ont eu lieu cet été en Algérie ont poussé un groupe d’hommes au meurtre d’un jeune, désigné à tort coupable de pyromanie. Cette nécessité constante de trouver le fautif, l’ennemi, a guidé l’écriture de ce film.
Fateh Henttour s’entretient avec une personne hors-champ et porte un récit en voix off. Comment avez-vous envisagé ces différents registres dans l’écriture du scénario ?
Quand je fermais les yeux, je voyais des images surgir, empreintes d’un univers de guerre et de violence, dans un lieu hors du temps. J’ai dessiné ces images et réalisé la plupart d’entre elles. Mais quand on filmait, il y avait aussi tout le réel qui semblait se saisir de mes visions, et qui les enrichissait à des niveaux dont je ne me doutais pas avant le tournage. Dans ce que partageaient Fateh et les jeunes avec moi, il y avait une sincère croyance dans la force de la défense et du combat contre un ennemi dont le visage avait l’air protéiforme. J’ai par la suite écrit la voix-off que Fateh s’est ré-appropriée par ses mots et son ressenti.
Qui sont ces jeunes acteurs qui constituent la faction « Les 300 » et comment les avez-vous dirigés ?
Les jeunes habitent dans une cité à proximité du chantier. Ce sont des habitués de la salle de sport et s’appellent « Les 300 » en référence au film du même nom. Il y a des moments directement pris dans le réel dans mon film et d’autres qui sont fictionnalisés. Il y a plusieurs scènes où les jeunes étaient très spontanés. À d’autres, je donnais des indications plutôt spatiales et de mise en scène du corps ; je leur partageais mes visions par le dessin ou en les interprétant moi-même.
Le traitement de l’image accentue l’impression d’une atmosphère lourde et aride. Quels ont été vos choix photographiques ?
Je voulais filmer en scope car j’avais cette intention de brouiller les frontières entre le réel et la fiction. Je souhaitais un cadre qui accentue les sensations et qui nous mette à l’étroit. J’avais aussi une envie viscérale de filmer au plus près des corps, de la matière. Puis de mettre de la distance par une architecture découpée, cimentée, des paysages secs et immenses.
Pouvez-vous détailler le travail sur le son et la musique finale qui s’apparente à un chant religieux ?
Je trouvais que le chant religieux transformait Fateh en un prophète porteur d’une humanité en laquelle on pourrait se reconnaître, avec cette question de l’origine du mal. Le drapeau que l’on voit n’est plus seulement un drapeau patriotique, mais un miroir de réflexion : qui sommes-nous ? Des êtres humains, des Algériens, des étrangers, des migrants ? Et le mal vient-il d’ailleurs ? Ou est-il en nous ?
L’Arche, plus qu’un vaisseau pour se protéger, devient un repaire pour résister. Quel sens prend cette allégorie politique dans l’Algérie contemporaine ?
Le film fonctionne sur une économie du récit ou de la représentation. Je l’inscris dans un temps de guerre, indéterminé. Certains y ont vu une lecture historique liée à la colonisation et à la guerre civile des années 1990, ou une lecture plus contemporaine, en lien avec le réchauffement climatique. J’ai aussi aimé créer dans ce film des expériences sonores et visuelles dans lesquelles les spectateurs pouvaient se projeter.
Propos recueillis par Olivier Pierre