Entretien avec Jelena Maksimovic
Votre film raconte l’histoire d’une jeune femme qui effectue un retour aux sources en partant à la découverte du village natal de sa grand-mère. Comment est né ce projet ?
Il y a quelques années, j’ai décidé d’aller visiter le village natal de ma grand-mère. Malheureusement, elle était déjà trop malade pour pouvoir m’accompagner. Nous avons grimpé la colline très doucement, car le moteur de la voiture n’était pas assez puissant pour une telle ascension. Quand nous sommes arrivés au village, nous avons rencontré Trifonas, qui buvait un verre avec des amis. Il nous a indiqué où était la demeure familiale de ma grand-mère.
Je m’y suis rendue immédiatement. Dès que je l’ai vue, je me suis rappelé les histoires que l’on racontait lorsque j’étais enfant à propos du « plus bel endroit au monde ». J’ai senti qu’il fallait que je consacre un film à la femme la plus importante dans ma vie, la première à m’avoir insufflé ce qu’est d’égalité, de liberté et d’amour. Plus tard, Trifonas est devenu l’un des personnages principaux du film.
Le montage associe toutes sortes de fragments pour composer une image hétéroclite de la région frontalière entre la Grèce et la Macédoine, que vous explorez dans le film. Pourquoi cette forme de narration ? Comment avez-vous écrit le film et élaboré sa composition ?
Je pense qu’il existe un lien profond entre ma vie personnelle et mon travail de cinéaste, j’ai donc décidé de laisser le champ libre au film, afin qu’il trouve lui-même sa propre forme au gré des espaces et des récits découverts aux environs du mont Kajmakcalan et du village d’Agios Athanasios. Nous nous sommes imprégnés des paysages, de certains aspects documentaires et des habitants, et nous avons trouvé des façons de les incorporer à Domovine. Nous étions une toute petite équipe de quatre personnes, dont notre productrice et actrice principale, Jelena Angelovski, qui nous a laissé toute liberté de découvrir le film que nous nous apprêtions à tourner. Outre Jelena, notre directeur de la photographie, Dušan Grubin, et notre ingénieur du son, Jakov Munižaba, se sont totalement impliqués dans toutes les étapes de la réalisation, ce qui m’a beaucoup aidé et inspiré.
Vous laissez le spectateur se faire sa propre interprétation, en lui donnant très peu d’éléments de contexte, d’indices ou de références. Vous n’expliquez pas le lien entre la protagoniste et les lieux qu’elle visite, ou les personnes qu’elle rencontre. Pourquoi ce choix ?
Lenka, notre personnage principal, a un parcours très proche du mien, et de nombreux traits qui la caractérisent sont inspirés de ma propre vie. Durant le tournage, j’ai compris qu’il était important de laisser le spectateur découvrir avec elle les lieux, les documents et les personnes croisés dans le film, comme nous l’avons fait. À la toute fin du film, dans le monologue de Lenka, nous en apprenons un peu plus sur sa vie personnelle et sur ses idées politiques, philosophiques ou poétiques. Ce méta-élément offre au spectateur la possibilité de relire le film rétrospectivement, par le biais du contexte dans lequel il a été tourné.
Le personnage principal garde le silence jusqu’au dernier quart d’heure du film. Pouvez-vous commenter ce changement dans l’attitude et le statut du personnage ?
L’idée de placer ce monologue à la toute fin est venue du besoin de définir le point de vue socio-politique et philosophique de notre personnage, à partir duquel j’ai fait le film. J’ai ressenti le besoin d’introduire un élément aussi direct, qui nous permet de préciser notre position vis-à-vis des pays de l’ex-Yougoslavie, et d’interroger notre relation au présent et au passé. Ce texte est aussi un hommage à toutes les femmes dans nos vies qui ont eu le courage de se battre pour leurs idées. Le monologue a été écrit par l’auteure serbe Olga Dimitrijević, qui a un positionnement politique et poétique assez proche du mien.
« Domovine » peut se traduire par « terres natales ». Qu’est-ce que ce mot signifie pour vous ?
Ma patrie, la Yougoslavie, n’existe plus. La patrie de ma grand-mère, qui l’a persécutée, est devenue la mienne grâce aux histoires qu’elle me racontait quand j’étais petite, et grâce à ce film. Autrefois, ces deux terres faisaient front commun, elles étaient unies par les idées d’égalité et de combat pour la liberté. Je me demande encore ce qu’il faudrait faire pour voir renaître ces idées.
Propos recueillis par Claire Lasolle.