Le titre du nouveau long-métrage de Jean-Claude Rousseau tire sa beauté du film même : il dit l’imminence de la fin, le vertige qu’il y a à se tenir une fois de plus au bord du vide, mais aussi qu’il n’y a pas de fin car dans le règne de la poésie, où le film trace ses cercles, tout revient, tout recommence. Le risque d’en finir est promesse d’éternité.
Le billet circulaire est le nom du trajet en ferry qui relie les villages et arrêts dans la région centrale du Lac de Côme, en Italie. Menaggio, Bellagio, Varenna, Cadenabbia… Le film ne quitte pas ce périmètre ni de vue le lac, la caméra tantôt embarquée sur ses eaux tantôt le cadrant depuis la rive. Il investit le site comme un vaste studio où tracer des lignes, laisser le mouvement des bateaux les déplacer, la lumière découper des ombres, projeter des reflets, des vibrations, des scintillements. Les personnages sont la multitude anonyme, riverains et touristes mêlés, qui embarquent et débarquent, attendent debout à l’embarcadère ou contemplent assis sur le bateau, spectateurs du paysage qui défile comme un film sur un écran. Du spectacle et des spectateurs, le cinéaste se tient à l’écart, et s’il avait voulu donner un sous-titre à son film il aurait pu l’emprunter à Godard : « Solitude, un état et des variations ». C’est une solitude plus sereine que dans La Vallée close (1995), sommet du cinéma en Super 8 de Rousseau, dont ce Dernier arrêt est à bien des égards la reprise, trente ans après – les connaisseurs pourront jouer à reconnaître des motifs. Mais ce sont d’autres variations : celles d’un cinéma numérique que l’on a rarement vu si beau, si accompli dans sa musicalité propre.
Si la poésie consiste à trouver la beauté où personne ne la cherche, ce dernier film avant le prochain accomplit le cinéma comme poème : sa beauté propre n’est pas dans les paysages majestueux du lac de Côme, où il n’y a strictement rien à voir qui n’ait été déjà vu et représenté par deux siècles de peintres et de touristes photomanes. Elle se trouve dans le vide, dans les intervalles qui prolifèrent entre les plans, entre le son et l’image. Dans le frôlement entre le geste d’un adolescent balançant une jambe et quelques notes au piano. Dans la trace d’un éclair tombé de La Tempête de Giorgione pour foudroyer l’image.
Cyril Neyrat
