Dernier arrêt pour le billet circulaire, Last stop for the circular ticket

Jean-Claude Rousseau

France, 2026, Couleur, 87’

Première Mondiale

Le titre du nouveau long-métrage de Jean-Claude Rousseau tire sa beauté du film même : il dit l’imminence de la fin, le vertige qu’il y a à se tenir une fois de plus au bord du vide, mais aussi qu’il n’y a pas de fin car dans le règne de la poésie, où le film trace ses cercles, tout revient, tout recommence. Le risque d’en finir est promesse d’éternité. 

Le billet circulaire est le nom du trajet en ferry qui relie les villages et arrêts dans la région centrale du Lac de Côme, en Italie. Menaggio, Bellagio, Varenna, Cadenabbia… Le film ne quitte pas ce périmètre ni de vue le lac, la caméra tantôt embarquée sur ses eaux tantôt le cadrant depuis la rive. Il investit le site comme un vaste studio où tracer des lignes, laisser le mouvement des bateaux les déplacer, la lumière découper des ombres, projeter des reflets, des vibrations, des scintillements. Les personnages sont la multitude anonyme, riverains et touristes mêlés, qui embarquent et débarquent, attendent debout à l’embarcadère ou contemplent assis sur le bateau, spectateurs du paysage qui défile comme un film sur un écran. Du spectacle et des spectateurs, le cinéaste se tient à l’écart, et s’il avait voulu donner un sous-titre à son film il aurait pu l’emprunter à Godard : « Solitude, un état et des variations ». C’est une solitude plus sereine que dans La Vallée close (1995), sommet du cinéma en Super 8 de Rousseau, dont ce Dernier arrêt est à bien des égards la reprise, trente ans après – les connaisseurs pourront jouer à reconnaître des motifs. Mais ce sont d’autres variations : celles d’un cinéma numérique que l’on a rarement vu si beau, si accompli dans sa musicalité propre. 

Si la poésie consiste à trouver la beauté où personne ne la cherche, ce dernier film avant le prochain accomplit le cinéma comme poème : sa beauté propre n’est pas dans les paysages majestueux du lac de Côme, où il n’y a strictement rien à voir qui n’ait été déjà vu et représenté par deux siècles de peintres et de touristes photomanes. Elle se trouve dans le vide, dans les intervalles qui prolifèrent entre les plans, entre le son et l’image. Dans le frôlement entre le geste d’un adolescent balançant une jambe et quelques notes au piano. Dans la trace d’un éclair tombé de La Tempête de Giorgione pour foudroyer l’image. 

Cyril Neyrat

Entretien

Jean-Claude Rousseau

Aux questions qui lui ont été envoyées, Jean-Claude Rousseau a répondu par le texte suivant : 

Il faut se rappeler le film Trois fois rien, dont la première partie se passe au bord d’un autre lac de l’Italie du Nord. Je suis alors au lac de Garde avec Clément Rodzielski qui est la figure centrale de ce long métrage. Ce fut par la suite retourner seul dans ces paysages magnifiques et le plus souvent au lac de Côme.

Dans Trois fois rien je vivais une passion. J’étais épris, et les prises se trouvent parfois entachées par le sentiment. Rien de tel dans Dernier arrêt pour le billet circulaire. Là je suis seul, parmi des couples aux conduites amoureuses qui s’émerveillent de la beauté du lieu.

Dans la solitude s’épure la vision… Limité par l’embrasure du ferry qui s’ouvre sur le vaste paysage, le cadre éprouve sa justesse dans de longs panoramiques que dessine le trajet et aboutit à une parfaite adéquation des lignes lorsque le bateau atteint sa route droite.

Le mouvement circulaire des bateaux, d’une escale à l’autre, est aussi celui du film où les plans se répètent, magnifiés par un accord musical, et c’est un enchantement quand la voix de la cantatrice se mêle naturellement au flux de la navigation, dans des modulations où les bruits extérieurs s’accordent aux extraits musicaux.

Le son est devenu l’élément principal dans l’ajustement des plans et le film s’entend comme une construction musicale. Les gestes, les déplacements, aussi bien les mouvements d’une balançoire s’accordant à la musique, ont l’exactitude d’une partition chorégraphiée.

C’est déjà cela dans La Vallée close, quand les visiteurs prennent place devant le gouffre, arrêtés face au vide. Sur le lac, le regard des touristes s’abîme dans la splendeur du paysage et la profondeur est aussi vertigineuse.

Sans rompre la circularité, se dégage un tracé qui accomplit le film. Le voyage aboutit. Les passagers du ferry, après avoir photographié le rivage, remontent en voiture à l’approche de l’embarcadère. Percevoir cette linéarité n’interrompt pas la contemplation.

Par deux fois, on sait où je vais : Aspetta, aspetta! …Dove vai? All’Isola Comacina. Seule île du lac, s’y arrêter serait la raison du voyage. Quitter le circuit pour reposer les yeux de tant de vedute. C’est le lieu imaginaire du film où ne se voit aucun bateau accoster.

Sur le ferry, parmi les voyageurs j’ai reconnu madame la mort, vieille femme de noir vêtue, dont la marche claudiquante, au rythme d’un air de flute incongru, semble buter sur un obstacle qui la retient d’avancer. À la voir, le pas suspendu, elle est amusante.

Sans plus de passagers, après un dernier arrêt, le ferry s’enfonce dans la nuit. L’image glisse dans le noir et s’éclaire à nouveau, au son strident de la flute, pour montrer une dernière fois l’Amour enfant, au milieu du bassin, dans le jardin au bord du lac.

Propos recueillis par Cyril Neyrat

Fiche technique

  • Image :
    Jean-Claude Rousseau
  • Montage :
    Jean-Claude Rousseau
  • Son :
    Jean-Claude Rousseau
  • Production :
    Jean-Claude Rousseau (ROUSSEAU)
  • Contact :
    Jean-Claude Rousseau

Filmographie

Jean-Claude Rousseau

Comme une ombre légère, 2005

Une vue sur l'autre rive, 2005

Trois fois rien, 2006

La Nuit sans étoiles, 2006

Faux départ, 2006

Deux fois le tour du monde, 2006

De son appartement, 2007

301, 2008

L'Appel de la forêt, 2008

Série Noire, 2009

Mirage, 2010

Festival, 2010

Veduta, 2010

Nuit blanche, 2011

Senza mostra, 2011

Dernier soupir, 2011

Un jour, 2011

Attique, 2011

Saudade, 2012

Un autre jour, 2014

Fantastique, 2014

Terrasse avec vue, 2014

Partage des eaux, 2014

Remebering Wavelength, 2014

Passion, 2015

Chansons d'amour, 2016

Arrière-saison, 2016

Si loin, si proche, 2016

Delft dans le lointain, 2017

Une vie risquée, 2018

In memoriam, 2019

Un monde flottant, 2020

Le Tombeau de Kafka, 2021

Welcome, 2022

Souvenir d'Athènes, 2023

Flamenco, 2024

Où sont tous mes amants ?, 2024

Requiem, 2025