Inutile de chercher Antoni Tàpies dans le nouveau film d’Albert Serra. Et pourtant, il s’agit bien d’un film sur Antoni Tàpies. Ou, du moins, produit par le Musée Tàpies. Ou peut-être tout cela n’est-il qu’une question de langage : Fe sense obras morta és n’est pas un film « sur » Tàpies, l’un des artistes plasticiens espagnols les plus importants du XXe siècle, mais peut-être bien un film « depuis » Tàpies , « à partir de » Tàpies, ou « aux côtés » de Tàpies. Invité à réaliser un film par le musée qui conserve une grande partie de l’œuvre de l’artiste catalan, Albert Serra saisit l’occasion pour approfondir l’une de ses dernières obsessions, passée étrangement inaperçue : la composition d’images à l’intérieur des images. Procédé qu’il avait déjà travaillé dans ses films précédents, comme Pacifiction, d’une manière moins visible, et qui ici, peut-être au prétexte du caractère matiériste de l’œuvre du peintre catalan, devient l’un des leitmotivs du film. Tàpies incorporait tout dans sa peinture faite de couches, de traits, de gestes et de matières. Comme une expansion audiovisuelle du travail informel du peintre, Serra compose des plans constitués de multiples images, dans une forme de collage numérique où les motifs se superposent pour former un tout pictural, quasi abstrait, qui cherche à convoquer quelque chose de l’esprit de Tàpies tout en fuyant le portrait, la biographie, le documentaire hagiographique ou la simple captation des peintures. S’il reste une trace de Tàpies dans le film, la plus évidente est la présence des sous-titres, qui reprennent des textes issus des tableaux du peintre sans entretenir aucun rapport avec les images. Ils se superposent comme une couche supplémentaire de sens… ou de confusion. Alors, qu’est-ce que Fe sense obras morta és ? À tout le moins, une invocation.
Gonzalo de Pedro Amatria
