Fe sense Obres Morta és, Faith Lacking Deed Lies Dead

Albert Serra

Espagne, 2025, Couleur, 53’

Première Internationale

Inutile de chercher Antoni Tàpies dans le nouveau film d’Albert Serra. Et pourtant, il s’agit bien d’un film sur Antoni Tàpies. Ou, du moins, produit par le Musée Tàpies. Ou peut-être tout cela n’est-il qu’une question de langage : Fe sense obras morta és n’est pas un film « sur » Tàpies, l’un des artistes plasticiens espagnols les plus importants du XXe siècle, mais peut-être bien un film « depuis » Tàpies , « à partir de » Tàpies, ou « aux côtés » de Tàpies. Invité à réaliser un film par le musée qui conserve une grande partie de l’œuvre de l’artiste catalan, Albert Serra saisit l’occasion pour approfondir l’une de ses dernières obsessions, passée étrangement inaperçue : la composition d’images à l’intérieur des images. Procédé qu’il avait déjà travaillé dans ses films précédents, comme Pacifiction, d’une manière moins visible, et qui ici, peut-être au prétexte du caractère matiériste de l’œuvre du peintre catalan, devient l’un des leitmotivs du film. Tàpies incorporait tout dans sa peinture faite de couches, de traits, de gestes et de matières. Comme une expansion audiovisuelle du travail informel du peintre, Serra compose des plans constitués de multiples images, dans une forme de collage numérique où les motifs se superposent pour former un tout pictural, quasi abstrait, qui cherche à convoquer quelque chose de l’esprit de Tàpies tout en fuyant le portrait, la biographie, le documentaire hagiographique ou la simple captation des peintures. S’il reste une trace de Tàpies dans le film, la plus évidente est la présence des sous-titres, qui reprennent des textes issus des tableaux du peintre sans entretenir aucun rapport avec les images. Ils se superposent comme une couche supplémentaire de sens… ou de confusion. Alors, qu’est-ce que Fe sense obras morta és ? À tout le moins, une invocation.

Gonzalo de Pedro Amatria

Entretien

Albert Serra

Comment réalise-t-on un film sur une figure centrale de l’art catalan comme Antoni Tàpies ? Votre film semble répondre que ce n’est pas possible, que la seule option consiste à fuir le sujet représenté. On pourrait dire qu’en tout cas, le film l’« invoque », mais ne le représente pas.

Le film l’invoque à travers des motifs graphiques dans l’image et des motifs spirituels dans les sous-titres. Par ailleurs, non seulement dans ce cas mais de manière générale, le sujet des films m’importe très peu. Il existe un au-delà du sujet, beaucoup plus concret, qui émerge au moment du tournage, sans aucun antécédent mental, et qui est généralement incarné par les acteurs, c’est-à-dire par des êtres humains. C’est la seule dimension formelle qui m’intéresse, harmonieusement liée à d’autres éléments — le temps, l’espace, la voix, les costumes… — qui lui confèrent le pouvoir manipulateur et enjôleur de la fiction.

Dans ce film, vous poussez à l’extrême quelque chose qui passait plus inaperçu dans vos films précédents : le « collage », la composition d’images à partir de nombreuses images. Comment avez-vous travaillé ce montage numérique, et dans quelle intention ?

Je le fais depuis toujours ; personne ne le sait parce que cela reste dissimulé dans la logique de la fiction, mais j’ai été un véritable pionnier. Mon cinéma récent, à partir de La mort de Louis XIV et de Singurality, ne peut se comprendre sans cela, même si personne ne le sait, sauf ceux qui l’ont fabriqué. Liberté en a été l’apothéose. Ce qui se passe, c’est que dans ces films destinés au monde de l’art contemporain, je m’autorise des degrés d’ironie et d’humour qui seraient déplacés dans les films de cinéma. Là, la chose est plus subtile.

La seule trace visible de Tàpies, ou la plus visible, ce sont les textes tirés des tableaux du peintre, qui apparaissent ici comme des sous-titres et forment une sorte de narration parallèle. Comment avez-vous travaillé ces textes, et dans quelle intention ?

Croyez-le ou non, nous avons scanné tous les tableaux de Tàpies — y compris l’œuvre graphique ! — plus de deux mille, si je me souviens bien, afin de transcrire tous les textes qu’il a écrits de sa propre main — c’est très important — à la surface de ses œuvres picturales. Ensuite, avec le monteur, de manière arbitraire, nous avons choisi ceux qui nous inspiraient le plus et nous semblaient les plus pertinents. Les gens sont stupides et grotesques : ils ignorent que le monteur et moi comprenons la personnalité et l’œuvre de Tàpies bien mieux que les plus grands experts universitaires ; nous les avons étudiées très, très attentivement depuis notre jeunesse. Une autre chose est de savoir si nous avons plus ou moins envie de faire quelque chose de ce savoir, ou si nous ne voulons délibérément satisfaire personne au montage. Après tout, c’est mon œuvre et c’est moi qui décide. C’est bien pour cela que je suis l’artiste, comme Tàpies.

Propos recueillis par Gonzalo de Pedro Amatria

Fiche technique

  • Scénario  :
    Albert Serra
  • Image  :
    Román Bayarri
  • Montage  :
    Román Bayarri, Albert Serra
  • Musique  :
    Marc Verdaguer
  • Son  :
    Xavier Pérez
  • Avec  :
    Lluís Serrat, Montse Triola, Gigiotto del Vecchio, Spyridoula Joumaki, Lavinia Filippi
  • Production  :
    Albert Serra (Andergraun Films), Montse Triola (Andergraun Films)
  • Contact  :
    Montse Triola (Andergraun Films)