Votre film retrace l’histoire de votre collaboration avec Laurent Achard, pour quatre films (plus un inachevé) de la série Cinéastes de notre temps. Comment est née l’envie de faire ce projet ?
Quand Laurent est mort, nous avions fait un premier tournage et un début de montage de ce cinquième portrait. Thomas Glaser, monteur de tous ces portraits, et moi-même, avons sans doute eu le sentiment diffus qu’il fallait aller au bout, non du film commencé – on ne pouvait éthiquement pas finir un film de Laurent – mais d’un chemin de près de dix ans et cinq films parcouru à trois (aux quatre portraits s’ajoute De ma fenêtre, ultime, beau et bref film réalisé par Laurent pour les 30 ans de Côté court). J’écris « diffus » parce que ça n’a pas été formulé ainsi: il s’est plutôt agi de mettre les mains dans le cambouis, avançant un peu à l’aveugle, se laissant guider à la fois par un film encore non-formulé et par une matière hétérogène, faite de bouts de tournages captés par des caméras tournant avant ou après les prises ou des téléphones de gens présents à ces moments-là.
Bien sûr, il y avait l’idée d’un portrait de Laurent, qui tenterait de suivre au moins trois des principes qu’il nous rabâchait à chaque film : 1) il faut qu’à la fin d’un film, les spectateurs aiment celui dont on a tiré le portrait ; 2) un portrait n’est pas fait de théories énoncées par les cinéastes adressées à la caméra, mais de ce qu’on les voit « être » : bailler, boire un coup, se gratter… chacun à sa manière ; 3) le cinéma est une affaire de rythme. Une idée a vite permis de travailler avec une flèche directrice : puisque nous commencions par la fin, le cinquième portrait, nous allions remonter le temps et le courant jusqu’au début, le film sur Paul Vecchiali. Il y avait sans doute aussi quelque chose de cathartique à revenir ainsi en arrière, au vivant ; en tous cas, cette idée de structure a tenu jusqu’au bout. Le reste, c’est la cuisine usuelle : à chaque session de montage – parce que nous montions au gré de nos disponibilités communes, peu à peu –, on affinait, une idée ou un matériau nouveau arrivait et venait modeler la chose.
Vous incorporez aussi des échanges de textos et de messages que vous avez eus avec Laurent Achard. Pourquoi ce choix ?
D’une part, notre relation était aussi très épistolaire. Laurent écrivait beaucoup de sms et je suis vite entré dans ce jeu, qui a duré des années. Donc, pour un film tentant d’évoquer Laurent et notre relation, il était presque évident de se servir de ces échanges. Sauf que cette évidence s’est faite jour assez tard, et sur une idée d’autres amis communs à Laurent et moi, Valérie Massadian et Serge Bozon: ils sont venus voir une étape de montage et en sont sortis très frustrés par l’absence de notre relation, dans le film, amicale comme professionnelle. Cela leur semblait devoir être l’objet du film, sa matière, et la raison de mon entêtement à faire un film avec ces bouts de pas grand-chose. Eux aussi, comme beaucoup de gens, avaient dans leur vie reçu moults textos de Laurent, ils l’ont évoqué, comme une piste à suivre pour que quelque chose prenne corps, et j’ai fouillé dans mon téléphone, dans mes notes… Et puis, je suis éditeur, et godardien : le texte m’est un compagnon aussi essentiel que l’image… « Écrire, c’est ne pas parler », disait la Duras, ou quelque chose comme ça.
Votre film se clôt sur une citation de Jankélévitch concernant la mort, nous montre sept cinéastes (en comptant Laurent Achard et vous) dont quatre sont décédés, et s’ouvre sur une longue séquence avec la programmatrice Lili Hinstin, qui nous a quittés il y a quelques mois. Peut-on voir votre film comme un hommage aux disparus ?
D’abord, je ne me considère pas cinéaste. J’ai réalisé un film, certes, mais un seul, et c’est un film de montage, ceci aussi pour répéter l’importance de Thomas Glaser dans cette histoire. Il y a cette chose étrange que j’ai cadré (tourné) certains plans du film, mais pas pour le film : c’était pour les films de Laurent… À ma manière est un peu l’œuvre d’un coucou! Mais je suis producteur, éditeur, c’est-à-dire que ma place est celle d’un compagnon – au sens artisanal du terme. Et je crois que c’est d’abord un film de compagnonnage, justement – de, sur, avec, je ne sais pas. Ensuite, le film est certes né de la mort de Laurent, il n’existerait pas sinon, mais Brisseau, Stévenin, Vecchiali, étaient partis avant, et Lili après – elle a vu le film fini. Je ne suis pas à l’aise avec le terme « hommage », entre autres parce que le film ne rend pas hommage à ceux-là, ils sont ici sous le regard d’Achard, dans ses plans, le résultat de son travail. J’espère que c’est un film sur le travail, sur la création d’un cadre, d’une image, et sur le cinéma comme pratique d’une amitié. Et si je fais le malin, disons que le film essaye de donner tort à Cocteau : il ne s’agit pas de montrer la mort au travail, mais de faire un travail d’Orphée, en ramenant les disparus à la vie. Bon, l’amour d’Orphée a perdu Euridyce… Un détail qui échappe : À ma manière est une chanson de Dalida, sur le regard, justement. Très recommandée. Enfin, le film ne se clôt pas sur la citation de Jankelevitch, mais sur celle de Groucho Marx. Si on ne peut plus rire, autant mourir !
Propos recueillis par Nathan Letoré