D’où est venue l’idée du film ? D’où vient la décision d’en faire un film?
Pendant le montage de mon documentaire, Pénélope mon amour, je pensais que j’allais aborder toutes les questions qui me taraudaient autour de la différence, de l’autisme. Je voulais tout y mettre une fois pour toutes et ne plus en parler. Bien mal m’en a pris. J’ai commencé à tirer le fil d’une bobine qui n’arrête pas de s’allonger et de se rembobiner ; qui me pousse à réaliser des petits films satellites auto-produits. J’ai réalisé par ailleurs que filmer en super 8 n’était pas seulement un geste « faute de mieux, faute de temps… » comme je me le suis racontée pendant des années, mais que cela faisait partie de ma méthode de travail. Je filme en super 8, les images restent au fond d’un puits un certain temps, puis une forme de nécessité à prendre la parole me pousse à saisir le seau et à le descendre au fond du puits pour aller chercher les images. Je vois ce qui remonte à la surface sans trop chercher à les maîtriser, les couper, en laissant jouer le hasard.
Au-delà du constat ponctuel d’un désaccord, vous développez une réflexion d’une plus vaste portée : sur les gestes, la contrainte, la liberté. Pouvez-vous commenter, développer ?
La lettre que je lis fait le constat d’une attente non partagée. Plus que la déception qu’engendre ce constat, cette lettre est un prétexte pour parler des gestes de Pénélope. Je remarque que ces gestes renvoient à quelque chose d’insupportable pour les autres et pour moi aussi. Il faut toujours les interpréter, soit en faveur d’une contrainte pour les « éliminer », soit en faveur « d’un laisser faire ». Il faut toujours y mettre du sens parce que ça nous rassure. J’aime l’expression qu’emploie Deligny pour les caractériser. Il s’arrête au seuil de l’interprétation. Il parle des gestes « faute de quoi que ce soit ».
Avec SUSPENSION, j’essaye d’ausculter l’intérieur de ma psyché, d’observer la relation entre geste et relation. Je me dis que c’est ce que je vais faire, tracer au fil de l’eau, de la façon la plus verticale possible, ce qui me meut dans ce trajet de vie avec Pénélope. Les étapes. Je me sens autorisée grâce à des amis qui me disent « vas-y, vas-y ». Au moment de la fabrication du film, j’ai senti que tout était en suspens.
Propos recueillis par Nathan Letoré