En 1977, Marguerite Duras a prouvé que l’hypothèse d’un film pouvait être le plus beau des films. Ce film hypothétique, c’est Le Camion : le cinéma réduit à presque rien, et le tout du cinéma, la simple possibilité d’un film et le cinéma dans sa pleine puissance. Le Camion, c’est la lecture d’un scénario par une femme, Marguerite Duras, à un homme, Gérard Depardieu, devant une caméra. C’est l’histoire d’une femme qui monte dans un camion, de sa rencontre avec le chauffeur. Il est question des hommes et des femmes, de la vie des immigrés dans la France des années 70, de la fin du monde. Il arrive que l’un ou l’autre interrompe brièvement la lecture par un commentaire. Il arrive que le filmage de la lecture soit interrompu par le passage d’un camion à travers les paysages de la grande banlieue parisienne. « C’est un film ? – Ç’aurait été un film, oui… C’est un film. »
En 1977, faire ce film était un geste génial et fou. En 2026, Jacques Meilleurat fait un geste peut-être plus fou encore : il refait Le Camion. Fou ou inconscient ? S’attaquer à un tel monument… Mais précisément, refaisant Le Camion, il défait le monument et réitère le prodige qui consiste à reprendre le cinéma à zéro, à le mettre à nu, si vivant et si beau dans son plus simple appareil. Il faut dire que Meilleurat réalise chaque année de si beaux films avec presque rien. L’an dernier, cela lui avait suffi de se filmer seul à une table, lisant-écrivant Si petite, le terrible récit de Frédéric Boyer à propos d’un infanticide.
Pour refaire Le Camion, il a fait appel à Fanny Ardant dans le rôle de celle qui lit, à son propre fils Basile dans celui de l’homme qui écoute, dans celui du camion à un modèle d’aujourd’hui, le Centaure qui donne son titre au film. Pourquoi Fanny Ardant ? Il suffit de quelques phrases pour que la réponse s’impose : sa voix – timbre et diction – sonnent comme une reprise, un double de celle de Duras. La révélation de cette si troublante ressemblance produit la sensation propre au cinéma de Meilleurat : le vertige. Et si les quelques bavardages improvisés des deux acteurs trahissent l’aujourd’hui de la réalisation, l’image numérique noir-et-blanc, en lieu et place du 35mm couleurs de 1997, nous transporte avec le film aux origines du cinéma, au temps des tables tournantes et des invocations. Par la voix de Fanny Ardant, Le Camion se fait revenant.
Cyril Neyrat
