Le Centaure, The Centaur

Jacques Meilleurat

France, 2026, Noir et blanc, 63’

Première Mondiale

En 1977, Marguerite Duras a prouvé que l’hypothèse d’un film pouvait être le plus beau des films. Ce film hypothétique, c’est Le Camion : le cinéma réduit à presque rien, et le tout du cinéma, la simple possibilité d’un film et le cinéma dans sa pleine puissance. Le Camion, c’est la lecture d’un scénario par une femme, Marguerite Duras, à un homme, Gérard Depardieu, devant une caméra. C’est l’histoire d’une femme qui monte dans un camion, de sa rencontre avec le chauffeur. Il est question des hommes et des femmes, de la vie des immigrés dans la France des années 70, de la fin du monde. Il arrive que l’un ou l’autre interrompe brièvement la lecture par un commentaire. Il arrive que le filmage de la lecture soit interrompu par le passage d’un camion à travers les paysages de la grande banlieue parisienne. « C’est un film ? – Ç’aurait été un film, oui… C’est un film. »

En 1977, faire ce film était un geste génial et fou. En 2026, Jacques Meilleurat fait un geste peut-être plus fou encore : il refait Le Camion. Fou ou inconscient ? S’attaquer à un tel monument… Mais précisément, refaisant Le Camion, il défait le monument et réitère le prodige qui consiste à reprendre le cinéma à zéro, à le mettre à nu, si vivant et si beau dans son plus simple appareil. Il faut dire que Meilleurat réalise chaque année de si beaux films avec presque rien. L’an dernier, cela lui avait suffi de se filmer seul à une table, lisant-écrivant Si petite, le terrible récit de Frédéric Boyer à propos d’un infanticide.  

Pour refaire Le Camion, il a fait appel à Fanny Ardant dans le rôle de celle qui lit, à son propre fils Basile dans celui de l’homme qui écoute, dans celui du camion à un modèle d’aujourd’hui, le Centaure qui donne son titre au film. Pourquoi Fanny Ardant ? Il suffit de quelques phrases pour que la réponse s’impose : sa voix – timbre et diction – sonnent comme une reprise, un double de celle de Duras. La révélation de cette si troublante ressemblance produit la sensation propre au cinéma de Meilleurat : le vertige. Et si les quelques bavardages improvisés des deux acteurs trahissent l’aujourd’hui de la réalisation, l’image numérique noir-et-blanc, en lieu et place du 35mm couleurs de 1997, nous transporte avec le film aux origines du cinéma, au temps des tables tournantes et des invocations. Par la voix de Fanny Ardant, Le Camion se fait revenant.  

Cyril Neyrat

Entretien

Jacques Meilleurat

Le Centaure est la lecture du scénario de Marguerite Duras Le Camion édité par Les Éditions de Minuit en 1977.  Pourquoi revenir sur Le Camion aujourd’hui ?

J’ai fait Le Centaure par fidélité à l’autrice dont j’aime l’œuvre pour toujours. 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’œuvre de Marguerite Duras ? 

Une passion de la précision, un langage sculpté.

Le Centaure est plus une variation originale autour du scénario qu’une nouvelle version du film. Quel était votre projet ?

Faire un film avec deux personnes, sur des idées, pas sur des objets.

On pourrait aussi le considérer comme un portrait de Fanny Ardant.

Oui, c’est ça. Le Centaure fait de Fanny Ardant un personnage singulier à l’égal de Delphine Seyrig et d’Emmanuelle Riva.

Fanny Ardant a une histoire particulière avec l’œuvre de Marguerite Duras qu’elle a souvent jouée au théâtre. Est-ce que cela comptait pour ce rôle ?

Je ne crois pas. La voix de Fanny Ardant m’est venue immédiatement, sans me souvenir qu’elle avait joué Marguerite Duras.

Basile Meilleurat apporte une distance particulière dans son interprétation du comédien.

C’était lui dans le rôle du comédien et personne d’autre. Sinon, je ne faisais pas le film.

Pourquoi avoir choisi de filmer en noir et blanc, sachant que le film de Marguerite Duras était en couleur ?

Dans le récit, elle dit que le film serait en noir et blanc. Avec Fanny Ardant, on avait ainsi décidé de le tourner en noir et blanc.

Le Centaure est quasiment un huis clos, à l’exception de quelques plans. Pourquoi ce parti pris ?

Je devais faire un film d’hiver et en intérieur comme pour le précédent, Si petite. Nous avons tourné début janvier, cette année.

Propos recueillis par Olivier Pierre

Fiche technique

  • Scénario :
    Jacques Meilleurat
  • Image :
    Jacques Meilleurat
  • Montage :
    Jacques Meilleurat
  • Son :
    Jacques Meilleurat
  • Avec :
    Fanny Ardant, Basile Meilleurat 
  • Production :
    Jacques Meilleurat (asso cinq films)
  • Contact :
    Jacques Meilleurat