Dans une vallée andine d’apparence paradisiaque, une colonie agricole abrite des immigrés allemands et leurs descendants. Malicieusement présenté comme un film d’archives vantant les mérites de la « colonia Dignidad », La Casa Lobo se révèle vite être un conte dévoyé et érangeant, qui se nourrit d’une matière familière de récits enfantins – du Petit chaperon rouge aux Trois petits cochons, pour mieux recracher la noirceur des événements qu’il relate. La maison dont il est question est celle où se réfugie Maria, échappée de la colonie. Le loup, c’est Paul Schaeffer, ancien SS installé au Chili, pédophile notoire, tortionnaire zélé au service de Pinochet, et commandant de la colonie. Dans un espace sans cesse transfiguré par une technique d’animation perfectionnée au fil des installations dans plusieurs lieux d’art à travers le monde, Cristóbal León et Joaqín Cociña donnent à l’histoire de Maria un caractère cauchemardesque et universel. Les déplacements et transformations propres aux contes deviennent la règle qui anime l’image elle-même. Le loup est un porc. Les cochons, des enfants. Et Maria, un objet. Dans un mouvement foisonnant dont émergent quelques motifs récurrents – la porte, le lit, les rôles s’inversent et se redistribuent sans cesse. Le Mal est protéiforme et surgit là où l’on ne l’attend pas, selon une logique qui appartient autant au rêve qu’à la thérapie par l’art et son principe de libre association. C’est la force de ce film profondément expressionniste sur lequel chacun projettera ses propres émotions. (CG)

La Casa Lobo, La Casa Lobo
Joaquín Cociña, Cristóbal León
Chili, 2018, Couleur, 74’
- Programme
- Languesespagnol ; allemand
- Cinéastes
Entretien
Joaquín Cociña, Cristóbal LeónQuelle a été l’idée initiale de La Casa Lobo, celle d’une jeune fille au Chili qui s’échappe d’une colonie allemande ? Pourquoi raconter cette histoire du point de vue de Colonia Dignidad ?
L’idée de La Casa Lobo est née d’abord comme un prolongement de notre travail autour du court métrage. Depuis nos premiers films réalisés ensemble – Lucia et Luis – nous avions en tête de passer au long métrage. Au départ, nous envisagions une série de courts, un triptyque intitulé Lucia, Luis et le Loup. Le troisième film, qui n’a jamais vu le jour, devait s’appeler El Lobo. Lucia et Luis se déroulaient chacun dans une seule pièce. El Lobo, pensions-nous, devait investir une maison entière, et donc devenir un long métrage. Avec le temps, El Lobo s’est affranchi de Lucia et Luis, du moins sur le plan narratif.
Le film procède d’une idée que nous avons expérimentée dans plusieurs courts : endosser un rôle, comme dans un jeu, en tant que réalisateurs. Pour La Casa Lobo, nous jouons à être une société de production de films d’animation au sein de Colonia Dignidad. Nous avions entendu parler d’importantes archives filmiques dans la colonie : ses membres produisaient leurs propres films afin de donner au monde extérieur une image idéalisée de leur vie. Nous avons imaginé que, parmi ces films, il pouvait exister un film d’animation. Que se serait-il passé si Paul Schäfer avait été une sorte de Walt Disney ? Quelle histoire aurait-il racontée ?
Dans le film, vous utilisez différentes techniques d’animation : peintures murales, sur verre, objets réels… Pouvez-vous les détailler ?
Nous avons choisi de réaliser le film entièrement en stop motion. À l’intérieur de cette technique, nous voulions en explorer toutes les potentialités. Nous nous lassons vite, et pour maintenir notre attention, nous cherchons sans cesse de nouvelles voies. Nous essayons de garder à l’esprit que tout est sculpture : le mobilier, l’architecture, mais aussi les personnages. Tout peut être découpé, détruit, fondu, puis reconstruit sous une autre forme. Nous utilisons des dessins et des peintures sur les murs, des figures faites de matériaux de récupération et de ruban adhésif, des silhouettes souples en bas de nylon évoquant d’anciennes marionnettes de stop motion, des découpages en carton, des peintures sur verre, de la pâte à modeler — et sans doute d’autres procédés que j’oublie.
Plutôt que de créer le film dans un seul studio, vous l’avez tourné dans différentes galeries au Chili et en Europe. Pouvez-vous nous en parler ?
Nous sommes à la fois artistes visuels et cinéastes, avec un pied dans chacun de ces mondes. Lorsque nous avons commencé le film, nous avons compris qu’il serait difficile de nous consacrer pleinement à sa fabrication si nous continuions à exposer. Or, à ce moment-là, nous recevions précisément de nombreuses invitations. Nous avons alors imaginé n’accepter ces propositions qu’à la condition que les lieux d’exposition nous accueillent en résidence, c’est-à-dire qu’ils nous permettent d’utiliser musées et galeries comme ateliers. Nous pensions que personne n’accepterait — c’est l’inverse qui s’est produit. Nos expositions ont suscité de nouvelles invitations. Nous avons ainsi voyagé à travers de nombreux musées et galeries, au Chili, mais aussi en Argentine, au Mexique, aux Pays-Bas et en Allemagne.
C’était aussi une manière de financer le film, non seulement grâce aux fonds du cinéma, mais aussi à ceux des arts visuels. Et, pendant longtemps, cela nous a évité de payer le loyer d’un studio. Ce fut une expérience très riche : nous aimons créer des œuvres qui exposent leur propre processus, qui en montrent l’ossature. Par exemple, nous aimons réaliser des animations entièrement transparentes quant à leurs moyens techniques. Ces expositions participaient de cette même logique.
Le film semble composé presque d’un seul plan-séquence continu. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Nous concevons l’animation en stop motion comme une documentation des transformations de la matière. Une documentation dans laquelle les véritables protagonistes - ceux qui opèrent ces transformations - restent invisibles, dissimulés entre les images. Nous voulions que ce film soit un long processus sculptural, un flux continu de matière et d’énergie, à la manière d’un rêve, où votre mère peut soudain devenir votre meilleure amie ou un chien. Les situations et les personnages changent, mais les matériaux demeurent. Le plan unique nous est apparu comme la meilleure manière d’y parvenir. Nous voulions que le film fonctionne comme une machine de Goldberg : et seul le plan-séquence permet d’en capter le déploiement.
Propos recueillis par Vincent Poly
Traduits de l’anglais.
Fiche technique
- Version originale :espagnol, allemand.
- Sous-titres :anglais, espagnol, français.
- Scénario :Joaquín Cociña, Cristóbal León, Alejandra Moffat.
- Image :Joaquín Cociña, Cristóbal León.
- Montage :Joaquín Cociña, Cristóbal León.
- Son :Claudio Vargas.
- Avec :Amalia Kassai.
- Production :Diluvio (Niles Atallah).