Pacheû, Pacheû

Camille Llobet

France, Spain, 2023, 60’

Première Mondiale

Le massif du Mont-Blanc, avec ses glaciers, ses parois. Un paysage bien connu ? Mais qu’est-ce qu’un paysage ? Peut-être s’agit-il avant tout d’une perspective, d’une expérience physique, d’un savoir et de mots. En trois chapitres et trois lieux, trois « dialogues – interprétations du terrain » se succèdent. L’approche de Camille Llobet consiste à donner vie aux mots issus de la haute montagne, en rassemblant les connaissances pointues et spécialisées d’une géomorphologue et de guides de montagne pour interroger des perceptions sensibles, pour exprimer la singularité d’un passage, d’une texture ou du dégel du pergélisol. Des corps aux mots, des images aux sons, nous ne nous retrouvons pas face au paysage, mais avec et dans le paysage, un paysage complexe et fragile en pleine évolution, qu’elle filme méticuleusement comme une entité organique et grondante. Balayant les surfaces, à l’écoute des échos, attentive aux traces les plus infimes, auxquelles fait référence le « pacheû » du titre. De magnifiques plans ouvrent une perspective entre la beauté des pentes enneigées ou de la masse minérale brute, leur présence tactile et vibrante, et les soubresauts de la transformation avec ses manifestations brutales dues au changement climatique… le craquement des roches, la fonte prématurée… Ces bouleversements soudains remettent en question ce que nous savons déjà, et exigent une nouvelle manière de prêter attention et d’écouter cet environnement en mutation afin d’en déchiffrer les signes.

Nicolas Feodoroff

Entretien

Camille Llobet

En tant qu’artiste et vidéaste, votre travail explore les questions de traduction, de langage, de reproduction et de perception. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Jusqu’à présent, j’ai travaillé sur des formats vidéo inspirés d’expériences filmées dans des espaces intérieurs. Les personnes sont mises à l’écart du monde afin de se concentrer sur des protocoles visant à transcrire directement une perception en faisant intervenir l’oralité, le geste et la pensée. Avec Pacheû, j’ai voulu sortir de l’atelier pour réfléchir à l’être humain dans son environnement et travailler sur la durée et le lieu du récit qu’offre le format long de l’essai documentaire.

Nous ne quittons pas le sommet de la montagne : les récits sont racontés sur place. Pourquoi était-ce important pour vous ?

Ces récits sont perçus comme des lectures du terrain, une forme courante d’échange en montagne, des dialogues descriptifs face aux paysages qu’ils contemplent et qui, de ce fait, ne sont filmés qu’en haute altitude. Les voix, teintées d’une résonance métallique ou étouffées par la neige, décrivent la montagne hors champ. De plus, le dialogue final se déroule dans des conditions difficiles (le froid, la lumière et le vent), les personnages sont cachés, emmitouflés dans leurs vêtements techniques, mais ils se rencontrent pendant mon tournage, au cours de ce dialogue face à la cicatrice du Trident du Tacul effondré, et ce principe conditionne leur discussion et leurs souvenirs.

Le fait de passer du récit à ce que l’on voit, a posteriori, rappelle certains de vos films précédents. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette approche pour ce film ?

Il y a la montagne telle qu’elle est décrite, où le paysage ne peut qu’être imaginé, car aucune image n’illustre ce qui est dit. Nous ne pouvons que visualiser mentalement ce que ces personnes racontent tandis qu’elles regardent et décrivent. En parallèle, j’ai voulu filmer cet environnement en le saisissant à travers les gestes qui touchent, déplacent et traversent cette matière instable et ces formes verticales pour tracer un pacheû, un chemin possible. Ces prises de vue expérimentales ont donné lieu à des balades en haute montagne, un rythme inhabituel dans cet environnement où il faut respecter l’horaire et l’objectif de marche. Puis il y a les plans de la montagne, que j’ai recadrés pour m’éloigner de l’horizon et du sommet, offrant une série de plans-séquences immobiles et silencieux afin de redonner du temps et du mouvement à la perspective.

Comment avez-vous choisi les personnages ? Comment avez-vous travaillé avec eux ?

Tout a commencé avec Laurent et Mathias. L’idée de ce projet a germé il y a quinze ans, lorsque j’ai rencontré ces guides de montagne dans la cuisine d’un refuge où je travaillais un été. C’est un lieu où ils aiment passer du temps et raconter des histoires. J’ai commencé mes recherches en 2020 dans le massif du Mont-Blanc, où je vis, dans le cadre d’une résidence d’artiste en lien avec Les Contamines (la Compagnie de ses guides de Saint-Gervais). Je voulais les filmer dans ce milieu, leur milieu, en imaginant les images en termes de sensations auditives, kinesthésiques et tactiles. Au cours de ces expériences, j’ai noué des liens d’amitié et de travail avec certains des guides. Puis il y a Damien, un ami proche qui m’a aidé tout au long du projet et qui est devenu l’un des personnages du film. Il n’est ni professionnel ni alpiniste, et traverse ces zones escarpées et accidentées comme un enfant qui grimpe sur les rochers. Nous laissons derrière nous la relation de conquête des sommets, la technicité et le défi sportif, et nous retrouvons au cœur de la matière. Le sens proprioceptif unique de Damien et sa liberté intrépide et humble révèlent une autre façon de penser la montagne. Et puis il y a Ludovic, un géomorphologue qui m’a raconté comment il avait récupéré un morceau de glace et l’avait daté juste après un éboulement. Cette histoire m’a conduit à retrouver le cordée italienne, Ilaria et Enrico, qui avaient senti une situation anormale et donné l’alerte juste avant l’événement, pour filmer cette discussion sur la transformation de la montagne.

Et ces trois lieux : comment les avez-vous choisis ? Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette structure en trois chapitres ? Une manière différente de créer un paysage ?

Les conditions saisonnières et climatiques font que tout change constamment en haute montagne, conférant aux rochers, à la glace, à la neige et à l’eau des atmosphères et une présence très différentes. Ces variations d’états ainsi que les caractéristiques de la lumière et du son ont déterminé le choix des lieux d’expérimentation, ainsi que la composition du film. Les noms des lieux de tournage, choisis comme intertitres, sont des indices poétiques sur les représentations de la montagne. Le Col de la Fenêtre évoque la contemplation, le Bassin de Talèfre évoque l’immensité de son domaine géologique et la Combe Maudite fait écho à l’image d’un monde hostile et hanté que les habitants des vallées avaient avant l’avènement de l’alpinisme.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre travail autour de l’aspect sonore de la montagne, avec ses silences, ses craquements, etc. ?

Je travaille depuis une dizaine d’années sur le son et le langage oral, et c’est ce qui m’a amené à lancer ce projet en écoutant longuement les sons amplifiés des espaces montagneux. Ainsi, la première étape pour trouver les lieux de tournage a été une démarche sonore, consistant à rechercher les résonances et les silences. Les torrents bouillonnants, la glace qui craque et le grondement des rochers composent la bande-son de cet environnement en perpétuel mouvement, tout en étant les symptômes d’un monde en mutation, en proie à des bouleversements climatiques (le dégel du pergélisol, la fonte des glaciers, la multiplication des glissements de terrain). Ces sons nous rappellent que la montagne est vivante et nous ramènent à une écoute attentive : « ça réveille en quelque sorte notre attention », comme le dit Enrico dans le film. Laisser la place aux sons, sans voix off, sans musique ajoutée ni effets sonores de post-production, c’est donner la parole à une présence et considérer la montagne comme le sujet.

Entretien réalisé par Nicolas Feodoroff

Fiche technique

  • Production :
    Camille Llobet (plastic artist)