Nos Îles, Nos Îles

Aliha Thalien

France, 2023, 23’

Première Mondiale

Surnommée « l’île aux fleurs », la Martinique évoque des plages exotiques de sable fin et un soleil constant sous un ciel éclatant. Située dans les Caraïbes, elle a été colonisée par les Français en 1635. En quelques clichés, Aliha Thalien plante son décor entre cocotiers et mer bleue. Ces images de carte postale, embrassées par un premier plan splendide aux couleurs denses et saturées sur fond de shatta, cèdent peu à peu la place au silence et à d’autres regards, nous rappelant, par exemple, le passé esclavagiste de l’île. Ce changement de ton marque une prise de distance par rapport à l’exotisation de l’île. Un travelling à moto crée un mouvement qui semble nous conduire en son cœur – c’est un portrait de l’intérieur que brosse Nos Îles. Nos guides sont des jeunes, filmés en groupe, avec toute la joie, la vigueur et les promesses de la jeunesse. Grâce à un montage sans prétention, à de légères variations des sons ambiants et à des plans fixes, la réalisatrice instaure une atmosphère de tranquillité étouffante. Une complicité bienveillante règne entre leurs ébats dans l’eau et le ciel d’un bleu cristallin, ponctués de plaisanteries et de piques désinvoltes à l’encontre des « békés » (les Créoles blancs descendants des premiers colons). Tout simplement, Thalien enregistre des bribes de conversation qui oscillent entre des sujets légers et des réflexions plus sérieuses sur les réalités socio-économiques de l’île, telles que l’héritage colonial, la relation avec la France métropolitaine, le désir d’indépendance politique et le contrôle des ressources. Implicitement, se dessine le portrait contrasté d’une Martinique aux multiples facettes, imprégnée de la lucidité de sa jeunesse créole métissée et de sa souveraineté sereine.

Claire Lasolle

Entretien

Aliha Thalien

Votre film mêle la curiosité pour les paysages de la Martinique et pour une certaine jeunesse de l’île. Quel est votre rapport à la Martinique ?

Mes racines sont en Martinique, mais je suis né et j’ai grandi à Paris. Ce qui me lie le plus à la Martinique, ce sont mes souvenirs d’enfance, qui ont nourri mon intérêt pour les paysages de l’île. J’ai eu la chance de pouvoir y faire de nombreux allers-retours, soit avec ma mère, soit grâce aux congés supplémentaires de mon père. Au fil du temps, j’ai collectionné un grand nombre de cartes postales, qui ont été l’une de mes premières sources d’inspiration pour le film. Je suis ensuite retourné en Martinique en 2021 pour retrouver ma chère grand-mère après une décennie sans la voir. Il m’a semblé évident que je devais y filmer la jeunesse, peut-être parce que c’était une période de ma vie où je n’avais pas pu m’y rendre.

Qui sont les protagonistes du film ? Comment avez-vous réussi à travailler ensemble ? Aviez-vous prévu à l’avance les sujets de vos conversations ?

J’ai eu la chance de rencontrer Calí, Coraline, Amanda, Naisha, Shanelle, Giovanny et Fiona par l’intermédiaire de leur professeure d’art dramatique, Rita Ravier. Ils sont tous amis dans la vie de tous les jours, et j’ai été impressionnée par leur complicité, leur altruisme et leur sens de l’humour. Les choses se sont déroulées tout naturellement. J’étais venu avec un scénario pour le film, mais je savais qu’il ne me serait pas d’une grande utilité, car je voulais travailler sur la base d’improvisations. J’étais également conscient que j’avais beaucoup à apprendre du groupe et que je devais rester flexible et réceptif.

Bien sûr, j’avais aussi une idée très claire des thèmes que je souhaitais aborder dans le film, que ce soit de manière frontale ou non. Les répétitions informelles que nous avons organisées se sont révélées être un moyen très efficace de faire évoluer le scénario, en y intégrant les anecdotes et les gestes que chacun apportait.

Pourriez-vous nous parler des enjeux du montage dans ce film ? Quelles questions vous ont interpellé(e) lors de la réalisation de ce portrait de la jeunesse martiniquaise ?

J’ai travaillé aux côtés d’Eva Studzinski pour le montage du film, avec qui je partage un lien avec la Martinique. Je pense que cela a grandement facilité les choses. Par exemple, j’étais réticent à l’idée de « tout expliquer », comme c’est souvent le cas dans le cinéma documentaire. De plus, certaines questions étaient déjà très présentes avant le début du tournage, et devaient encore être résolues lorsque nous sommes entrés en phase de postproduction : parmi celles-ci, on peut citer les questions de l’image et de l’exotisation dans le contexte de la représentation des îles. Il m’a semblé délicat de monter le film à Paris, avec quelqu’un qui n’avait jamais mis les pieds en Martinique.

Comme le film ne suit pas un scénario classique bien défini, c’est vraiment au cours du montage qu’il a pris forme. Nous avons dû trouver un moyen de concilier notre intérêt pour les paysages et celui que nous portons au groupe, mais aussi d’équilibrer notre propos : nous voulions mettre en valeur la complexité et la richesse des Antilles, tout en abordant les questions postcoloniales et décoloniales.

Vous avez insufflé au film un rythme très particulier grâce à la conception sonore. Pourriez-vous nous en dire plus sur vos intentions et votre approche du son ?

Je souhaitais mettre en scène l’île comme un lieu à demi hanté, afin de jouer avec cette esthétique de « carte postale » systématiquement associée à des endroits comme la Martinique : flirter avec une dimension « magique » et surnaturelle, tout en conservant une touche naturaliste. C’est un lieu chargé de sens, du moins pour moi : chargé de mémoire et de souvenirs, chargé de sons et de couleurs.

Au début du tournage, nous formions une toute petite équipe : il n’y avait que Nino Defontaine à la caméra et moi-même au son. Plus tard, Alexandre Pastel a pris le relais pour le son. Il n’était pas nécessaire que nous soyons synchronisés ; en fait, cela s’est avéré plus simple d’un point de vue organisationnel de ne pas l’être. Les paysages sonores que nous avons enregistrés pendant cette période ont ensuite été utilisés de manière assez libre lors du montage. Le montage sonore a été réalisé par l’artiste et cinéaste Yohei Yamakado. En regardant ses films précédents, j’avais été frappé par son travail sur le son, et sa vision a beaucoup apporté au résultat final.

Pourquoi avoir choisi le pluriel dans le titre du film ?

Ce film trouve son origine dans le besoin d’évoquer ce sentiment d’être déchiré. Je crois qu’il existe plusieurs Martiniques : celle des Martiniciens de souche, celle de ceux qui sont nés en métropole, celle de ceux qui sont nés en Martinique mais ont grandi ailleurs. Il y a aussi la Martinique de l’OJAM (mouvement nationaliste anticolonialiste de jeunesse), celle des Békés, celle des touristes, celle des enfants du Bumidom (Bureau pour le développement de la migration dans les départements d’outre-mer), et ainsi de suite. Je pense que le film aurait été différent si j’avais grandi en Martinique, et je pense qu’il met en évidence un besoin de détachement vis-à-vis de la France métropolitaine ainsi qu’un certain nombre de liens et de connexions déjà existants au sein de la région des Caraïbes et de l’Amérique latine.

Entretien réalisé par Claire Lasolle

Fiche technique

  • Cast :
    Amanda NOIREN, Cali Calí, Shanelle PUISY, Fiona SOUTIF, Naisha URSULET, Coraline CHRONÉ, Giovanny BERMONT
  • Production :
    Luc-Jérôme BAILLEUL (Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains)