Entretien avec Pascale Bodet
1. Vous passez d’un genre à l’autre, du court au long, depuis vos débuts dans la réalisation en 2005 avec Horezon. Quel était le projet avec ce film ?
Le projet initial était de montrer les caricatures des tableaux de Manet parues dans la presse satirique de l’époque. Je les ai découvertes il y a vingt ans. Elles étaient étonnantes, bien envoyées, méchantes souvent, et je fantasmais sur cette manière d’attaquer les artistes frontalement, intelligemment, et en rigolant. Au même moment, je lisais E.T.A. Hoffmann et j’ai pensé que ce serait bien de montrer les caricatures dans une fantaisie dont Benjamin Esdraffo, Pierre Léon et Serge Bozon seraient les protagonistes. Puis, j’ai réécrit le film pendant vingt ans et le projet a changé. Il a changé de durée : du très long au moyen, puis au court long métrage. Il a changé de genre : plus romanesque (quand il y avait un personnage féminin écrit pour Marie Möör), plus documentaire (quand il était question de filmer Willem, Michel Blazy ou une séquence fleuve pendant le festival Hors Pistes à Beaubourg), plus film de fantômes (quand, pour trouver de l’argent, j’essayais de justifier la résurgence de deux figures historiques dans le Paris de nos jours). Mais le projet n’a jamais changé de principe : la persistance de deux personnages du passé dans le présent ; la présence des caricatures dans une grande scène finale ; un film écrit pour Benjamin Esdraffo, Pierre Léon et Serge Bozon.
2. Pourquoi justement avez-vous choisi d’évoquer l’amitié de deux artistes du 19e siècle dans le Paris d’aujourd’hui ?
Parce que Vas-tu renoncer ? est une fantaisie historique. Quand je me promène dans Paris, je vois toujours le passé, pas l’avenir.
3. Vas-tu renoncer ? réinvente un burlesque contemporain. Comment avez-vous travaillé la comédie dans l’écriture du scénario avec François Prodromidès ?
Avec François Prodromidès, comme avec Serge Bozon, Emmanuel Levaufre, Anne Benhaïem, Stratis Vouyoucas, Bojena Horackova qui m’ont aidée à la réécriture à un moment donné, comme avec Pierre Benqué, Mélanie Gerin, Anne Mattatia et Stanley Woodward, les producteurs qui ont tenté de produire le film à un moment ou à un autre, on n’a pas travaillé la comédie en particulier, mais on a tenté de rendre lisible et recevable cette fantaisie historique qui partait dans tous les sens, entre l’ancrage documentaire, la vocation didactique, les enjeux romanesques tels que l’amitié, la caricature à l’oeuvre, etc. Peut-être le burlesque a-t-il été un moyen, en grossissant certains traits, de trouver un minimum de simplicité – je pense par exemple au parcours géographique des 3 personnages ou à la logique de cause à effet qui les lie. Mais je ne trouve pas que Vas-tu renoncer ? soit un film burlesque.
4. Vos interprètes principaux, le compositeur Benjamin Esdraffo et le réalisateur Pierre Léon, ont un jeu très différent. Comment l’avez-vous envisagé ?
Comme j’avais écrit les rôles pour eux, ce sont eux qui ont dirigé l’écriture, plutôt. Chacun joue sans convention de jeu. D’une part, ce ne sont pas des acteurs professionnels. D’autre part, je n’ai pas un rapport fictionnel au jeu d’acteur, je cherche juste à capter ce qui dans la vraie vie me plaît chez des individus en particulier.
5. Comment avez-vous imaginé le rôle de Gulcan joué par Serge Bozon et sa langue particulière ?
Même avec un personnage fictionnel comme celui de Gulcan, ce qui me plaît, c’est de retrouver ce que j’aime de Serge dans la vie. Dans les premières moutures du scénario, Serge jouait le rôle d’un acteur. Primo, j’en ai eu marre que tout le monde parle un même français. Deuxio, je savais que Serge avait envie de s’aventurer dans un rôle inédit. Tertio, pour que le projet qui était devenu un serpent de mer retrouve, vingt ans plus tard, du sang neuf, j’ai imaginé Gulcan, inspiré d’un type qui vit dans mon quartier. Quarto, après un parcours de production épique et avec seulement quinze jours de tournage, l’apparition de Gulcan permettait de simplifier énormément le projet.
6. On croise de nombreux caméos du monde du cinéma dans le film. Était-ce un jeu avec cette famille du septième art ?
Est-ce qu’il s’agit vraiment de caméos ? Un caméo, c’est quelqu’un qu’on filme parce qu’il est connu. Moi, dans mon film, il y a des gens qui sont filmés parce que je les connais, pas parce qu’ils sont connus. Des gens reprochent à Vas-tu renoncer ? une part de parisianisme, un côté « coterie ». Primo, Vas-tu renoncer ? est un film avec des personnages d’artistes, donc si on trouve des gens du monde du cinéma dans le film, ce n’est pas aberrant. Deuxio, je filme des gens dont j’aime les manières. Tertio, je filme des gens qui ont du temps pour faire de la figuration ou un petit rôle. Quarto, on avait très peu d’argent pour faire le film. Résultat : j’ai filmé des gens que je connais. J’ajoute que des très grands cinéastes faisaient jouer leurs copains, Blavette, Gaston Modot ou Jacques Becker jouent des prolos dans La Vie est à nous. Il y a aussi Léon Moussinac, il était critique de cinéma et il joue dans Fièvre de Delluc. Pourquoi ? Parce que c’était un copain à Delluc ? Parce qu’il était bien pour le rôle ? Parce que c’était pratique ? Parce que les trois ensemble ? Ce sont des choses qui s’oublient avec le temps.
7. Comment avez-vous travaillé le montage avec Serge Bozon et Agnès Bruckert ?
Comme pour les trois films précédents, selon un système d’allers-retours car je n’aime pas rester à côté de la machine, j’ai toujours envie de prendre la souris. On a travaillé à trois seulement pendant une séance, à la fin. Je dirais que chacun a tenté des choses selon sa personnalité, et que les deux autres étaient les garde-fous de qui montait.
8. « Vas-tu renoncer ? » La réponse est donnée par l’un des personnages. Le titre du film peut-il s’entendre comme une profession de foi dans le cinéma ?
Oui. Merci de l’avoir vu. Là est bien l’intention du film.
Propos recueillis par Olivier Pierre