Votre cinéma est fait de fantaisie et d’imagination. Dans ce nouveau film, tourné en Hongrie, nous rencontrons plein de personnages improbables. Comment cette petite troupe s’est-elle formée ? Comment le film s’est-il fait ?
Le film s’est fait sans scénario. C’est toujours un travail organique. Cette méthode ne peut marcher qu’avec des petites équipes capables de liberté et d’ouverture, donc on doit rester flexibles. C’est pour ça qu’on travaille avec des amis.
Miklós Mészöly a écrit dans son roman Film qu’on peut continuer tant qu’on a des vivres, quel qu’en soit le coùt matériel et humain. Quant aux frères Buharov, ils continueront tant que durera la conquête cosmique, étant abreuvés de Hongro-futurisme secrété par le corps post-hongrois, qui est ensuite projeté sur la pellicule sous forme de bio-électricité. Ces films hongro-futuristes, y compris The Land of warm water, peuvent être considérés comme des labyrinthes que nous construisons avant de nous y égarer, et desquels nous ne pouvons désormais nous échapper, car nous les avons construits avec notre troisième œil fermé. Sirius nous transmet des informations pour nous aider à nous échapper, à trouver la sortie. Tout a commencé deux mille ans avant Jésus Christ, dans la période helladique, ou peut-être la période mycénienne. Nous étions des architectes si stupéfiants que la sortie du labyrinthe que nous avions construit changeait constamment de place. Il n’y avait pas de sortie puisque ce labyrinthe d’images, cet inconscient national, ce monde, était vivant.
Vous utilisez un ton pétillant et humoristique, et vous mêlez la poésie, la science, et la politique. Est-ce que cette forme narrative innovante est une manière de prendre au sérieux aujourd’hui l’idée d’utopie ?
Les spores de la néo-avant-garde étaient déjà là bien avant le Christ, dans la période helladique, ou peut-être même à l’âge mycénien, quand les premières myceliae sont arrivées des terres de Mère Kaltes. Depuis que le Christ est un champignon Hongro-futuriste. Il est une des plantes maîtresses. Comme Bakounine, qui nous fond sur la langue. L’inconscient national est un complexe artistique militaire extraterrestre, qui peut être consommé par portions d’un gramme. En d’autres termes, se perdre et retrouver notre chemin ne sont pas nos deux seules et uniques possibilités dans le labyrinthe, puisque les murs du labyrinthe peuvent aussi être dégustés et dévorés. Il ne faut pas avoir peur de briser le mur, ce qui est viable non seulement en faisant usage du pouvoir idéologico-politique, mais aussi au moyen de l’appétit psychédélique. Tel est l’enseignement principal de la Parabotanie Révolutionnaire. La révolution est un narcoterrorisme Hongro-futuriste. En consommant l’Ego fantastique de la nation, la signification en expansion répétitive se transforme en son opposée et culmine dans le néant, pour que nous puissions atteindre le satori idéologique.
Nous en sommes au dernier moment. Voici venu l’âge des ténèbres, du vice, de la misère, de la discorde et de l’hypocrisie, mais nous sommes là pour nous entraider, donc nous avons besoin de « l’humour » comme outil pour nous libérer, pour éveiller tous les êtres.
Devrions-nous au fond considérer les plantes comme les personnages principaux?
Dans le rosaire de mes nombreuses vies
J’ai pris la forme de chaque créature ;
Je ne m’en souviens qu’obscurément,
Mais je sens que c’était un peu comme ceci :
Puisque je prospère à base de chung,
J’ai dû être une abeille ;
Puisque je suis empli de désir,
J’ai dû être un coq ;
Puisque je suis coléreux,
J’ai dû être un serpent ;
Puisque je suis paresseux,
J’ai dû être un porc ;
Puisque je suis si méchant,
J’ai dû être un homme riche ;
Puisque je suis sans honte,
J’ai dû être un fou ;
Puisque je suis un menteur,
J’ai dû être un acteur ;
Puisque je suis si malpoli,
J’ai dû être un singe ;
Puisque je suis si violent,
J’ai dû être un loup ;
Puisque j’ai un sphincter anal si serré,
J’ai dû être une nonne ;
Puisque je suis si pointilleux,
J’ai dû être une femme stérile ;
Puisque je dépense tout mon argent en nourriture,
J’ai dû être un Lama ;
Puisque je suis si avare,
J’ai dû être un intendant ;
Puisque je suis si orgueilleux,
J’ai dû être un officier;
Puisque j’aime tromper les autres,
J’ai dû être un homme d’affaires ;
Puisque je suis si bavard,
J’ai dû être une femme ;
Mais je ne peux pas vous dire si c’est vraiment vrai.
Réfléchissez-y vous-mêmes.
Qu’en pensez-vous ?
Vous avez tourné en 8mm, un format qui évoque les home movies autant que le cinéma expérimental. Peut-on aussi le considérer comme une sorte de médium Lo-Fi?
C’est un environnement comme-si, peuplé d’êtres comme-si, et une histoire et une civilisation comme-si avec des histoires comme-si. Mais l’Ego national auquel tout ceci s’applique n’est pas simplement la seule réalité, le seul être existant, mais une expérience fantastique qui existe au-delà de la réalité. Les processus d’import-export, qui requièrent de mesurer précisément la fantasticalité de l’Ego, que les frères Buharov effectuent avec l’anarchomètre, ont lieu par le biais des images. L’anarchomètre est un instrument de narcoterrorisme spirituel. Si chaque image est un champignon, alors le spectateur est un spectateur au-delà de la réalité qui est reproduite dans le labyrinthe de la conscience nationale. Et voici advenir la communication des états, la compréhension émotionnelle, la possibilité de l’illumination esthético-politique, le satori dans un espace utopique lointain, encore inconnu, mais toujours imminent : la xénotopie.
Nous avons tous une intelligence extra-terrestre qui travaille en nous depuis des millénaires dans le labyrinthe de ce complexe artistique militaire extraterrestre. C’est de la para-politique, la politique de la minorité parasite en majorité, la (contre)révolution de la paranormalité qui dévore ses propres enfants, mais ces enfants sont aussi des champignons, donc fermez les yeux et avalez le sujet de la nation.
(Ce texte contient des citations non signalées de Ákos Szilágyi, Philip K. Dick, Dr. Sándor Opál, Péter Kőhalmi, Márió Z. Nemes et Drukpa Kunley)
Interview de Nicolas Feodoroff