Où vivre insiste, Where life holds

Aude Fourel

France, Algérie, Allemagne, 2026, Couleur, Noir et blanc, 63’

Première Mondiale

Monica Maurer a consacré une grande partie de sa vie à documenter la lutte des Palestinien·nes et les manières dont ils et elles reconstruisent les conditions de leur survie, qu’il s’agisse des infrastructures sociales ou de poèmes et de façons de préparer le pain. Aude Fourel la filme au travail, sans relâche, dans son quotidien, entourée des milliers d’images qu’elle restaure et préserve avec obstination. Elle filme le visage grave et résolu de son amie Cahide Ozel, résistante en exil contrainte de quitter le Kurdistan turc en raison des persécutions et de la répression. Elle recueille leurs récits et refilme les archives qu’elle et Monica regardent ensemble. Elle se filme partageant avec ses deux amies un repas, des recettes, des usages. Dans le travail patient et attentif du film, Aude Fourel rejoint le geste de Monica lorsqu’elle filme Cahide cueillir des plantes ou confectionner des pompons aux couleurs de la Palestine pour habiller son foulard. Elle filme le présent comme une archive à sauvegarder contre l’oubli. Le film dessine une communauté de femmes réunies par une même nécessité, chacune depuis son propre lieu d’engagement. Aude Fourel sculpte et accole des blocs de vie qui, dans leur rencontre, produisent une saisissante continuité entre des moments, des récits, des images, des existences, des luttes et leurs preuves. Où vivre insiste rassemble dans un même mouvement le recueil des images et leur conservation, le fait de les regarder et de les transmettre. Chaque plan restitué à sa propre intensité prolonge quelque chose de précieux et de commun. Quelque chose qui persiste comme la plus petite unité de résistance et de solidarité. Filmer pour lutter contre l’effacement et la disparition. C’est ainsi qu’Où vivre insiste — quel plus beau titre ? — répond à cette question aussi difficile que vitale : comment résiste-t-on ? 

Claire Lasolle

Entretien

Aude Fourel

Pouvez-vous revenir sur votre rencontre avec Monica Maurer et Cahide Ozel et sur la genèse de votre film ? Monica et Cahide se connaissaient-elles ?

Pour mon film précédent Pourquoi la mer rit-elle ? (2019), j’ai voyagé en Tunisie et en Algérie sur les traces d’un souvenir de famille et du groupe anarchiste italien, Cantacronache, qui avait enregistré en 1961 un disque de chants de la Révolution algérienne.

Pendant le tournage, j’ai moi aussi recueilli des chants de femmes qui me disaient souvent préférer chanter leurs souvenirs de guerre. Et il est arrivé qu’elles chantent également la lutte sœur de la Palestine. C’est plus tard que j’ai réalisé combien les récits de Palestine avaient accompagné mon   voyage. En Tunisie, on m’a raconté l’arrivée dans le port de Bizerte du bateau Atlantis qui transportait Arafat et ses hommes, contraints de quitter Beyrouth début septembre 1982. J’y ai également entendu parler pour la première fois des films de Monica Maurer, tournés au Liban aux côtés des Palestiniens. Le fil des solidarités combattantes que tissait mon film semblait se prolonger en Palestine.

J’ai alors commencé une correspondance avec Monica Maurer. La pandémie de covid 19 a retardé notre rencontre, nous avons échangé à distance des rushes de ses films et de Tall el Zaatar de Jean Chamoun et Mustafa Abu Ali qu’elle avait restauré. Nous nous sommes rencontrées à l’automne 2021 à Rome. Nous avons commencé un gros chantier de numérisation de près de deux mille photographies sur la lutte palestinienne au Liban qu’elle conservait à domicile et j’ai pu visionner plus d’une centaine d’heures de rushes d’archives filmées.

Dans un carnet, j’ai répertorié et décrit chaque bobine afin d’entrer dans ces images chargées d’Histoire et de trouver les matériaux d’archives de mon film à venir.

Je connais Cahide Ozel depuis plus de dix ans. C’est une amie chère. Cahide vit à Rome et est réfugiée politique du Kurdistan turc. Depuis longtemps je voulais filmer l’intensité de son visage et de son corps, l’intimité enfouie de son chemin. Un jour, j’ai découvert chez Monica une boîte en carton pleine de documents, de photos, de livres et de bobines super 8 du Kurdistan turc qu’elle croyait perdues. J’ai demandé à Cahide de m’aider à visionner les films super 8.

Nous avons découvert qu’ils avaient été tournés l’année de sa naissance aux alentours de son village natal. En actionnant les roues de la visionneuse, c’est la possibilité d’une mémoire d’images qui s’est ouverte à elle.

Monica et Cahide se sont alors rencontrées chez moi autour d’un repas et j’ai commencé à tisser des liens entre la Palestine, les films de Monica et l’exil de Cahide.

Votre travail interroge l’archive. Vous utilisez plusieurs formats d’image numériques et analogiques. Qu’est ce qui a présidé aux choix des formats au tournage ? Du noir et blanc et de la couleur ?

J’ai filmé en numérique et en super 8 pour rendre visible la tension irrésolue entre passé et présent dans la vie de Monica et Cahide et dans les luttes qu’elles portent.

J’ai fait le choix d’une image numérique noir et blanc, en cadres fixes dans les lumières de fin d’après-midis d’hiver, pour une intimité des temps et des récits. Les séquences super 8 se composent, quant à elles, de pellicules noir et blanc Orwo et de pellicules couleur Kodak. Tournées caméra au poing, elles saisissent souvent la vitalité des corps et des gestes. Les passages de la pellicule au numérique, du noir et blanc à la couleur composent le cheminement singulier du film, entre mes images et les images d’archives.

Où vivre insiste donne l’impression d’un filmage au long cours guidé par une intuition comme par une profonde nécessité  – moments de partage dans le quotidien, de récits, Monica Maurer au travail… Selon quels fils avez-vous tourné ? Sur quelle temporalité ?

J’ai tourné pendant près de 3 ans, chaque fois que j’allais à Rome. Je voulais filmer Monica et Cahide à l’endroit du quotidien où le récit politique cède parfois à l’urgence et à la fragilité. Leurs corps et leurs visages profondément marqués se sont livrés dans des gestes ordinaires que nos rendez-vous avaient ritualisés : Monica devant son ordinateur, Cahide chez elle, au travail ou dans ses innombrables déplacements. Cet ancrage du film dans le quotidien était important à mes yeux. Je voulais rendre visible la lutte autrement que par le discours, là où elle est matière de vie, dans toutes ses nuances et complexités. Cahide se livrait par fragments et passait librement du réel à des situations mises en scène. Elle aimait s’entourer des images de Monica. Son regard semblait répondre à ceux des personnages des archives. Monica, est un corps plus lent, souvent concentré vers l’ailleurs. Je l’ai beaucoup filmée à la même place. Pourtant, elle circule, des archives au quotidien, d’hier à aujourd’hui, avec la même pulsion. Un temps présent, suspendu à la vivacité de sa mémoire.

Je voulais que le film porte cette intimité de la lutte quand elle a imprimé le corps et la vie de manière indélébile.

Vous avez décidé de vous inclure dans le film. Pourquoi ?

Ma présence dans certains plans s’est faite naturellement.

Avec Monica, nous avions un rituel de travail. Nous numérisions ses archives la journée et nous tournions les fins d’après-midis. Ces moments de travail, toutes les deux, côte à côte, font partie de notre lien. Cahide, je l’ai dit, est une amie proche. J’ai choisi de filmer seule avec un matériel léger pour rester nommée, complice et présente à notre amitié. 

Pouvez-vous nous parler de votre façon de monter et de vos choix au montage ?

Je voulais croiser le récit collectif avec le quotidien de Monica et Cahide, et inversement. J’ai travaillé la force d’attraction entre les images que j’ai filmées et les rushes des archives jusqu’à les voir s’accorder. J’ai composé ainsi des résonnances dans la matière des images, dans les détails des récits, des regards ou de gestes anodins pour déposer par fragments les traces d’une mémoire collective.

J’ai débord travaillé par blocs ou par îlots, puis avec Corentin Doucet et Narimane Mari, nous avons cherché la circulation du film.  Cela a été un travail de montage complexe, mais je ne pouvais l’envisager autrement pour que le film laisse voir et entendre les profondeurs intimes de ces femmes dont l’écho est nous.

Propos recueillis par Claire Lasolle

Fiche technique

  • Scénario :
    Aude Fourel
  • Image  :
    Aude Fourel
  • Montage :
    Corentin Doucet, Aude Fourel, Narimane Mari
  • Son :
    Thomas Fourel
  • Avec :
    Monica Maurer, Cahide Ozel
  • Production :
    Narimane MARI (Centrale Electrique), Olivier BOISCHOT (Centrale Electrique)
  • Contact :
    Narimane Mari (Centrale Electrique)