Crónica del cansancio, Chronicle of Tiredness

Natalia Marín

Espagne, 2026, Couleur, 20’

Première Mondiale

« Ce n’est pas la dépression, c’est du capitalisme ». Pour présenter le nouveau travail de Natalia Marín, ancienne membre du collectif Los Hijos (Mention spéciale du Prix Georges de Beauregard International, FID 2010), on pourrait reformuler cette phrase désormais célèbre à propos de l’impact du système capitaliste sur la santé mentale : « Ce n’est pas la fatigue, c’est le capitalisme ». Il s’insinue dans nos corps, nous épuise, nous consume, nous exploite, et transforme quelque chose d’aussi essentiel qu’un foyer en une impossibilité, un péage, un bien de spéculation. En une voie de dépossession et d’épuisement. Marín, désormais cinéaste en solo, poursuit la pratique d’un cinéma qui interroge les structures sociales et économiques à partir d’une radicalisation des formes visuelles et sonores. Ici, une sorte de long travelling, interrompu par un plan fixe épuisant dessine l’histoire de l’accès au logement comme un exercice d’aliénation à travers la fatigue physique, le travail sans fin : la nature, les outils agricoles, les instruments du travail domestique, les outils industriels qui laissent progressivement place à une succession de sols domestiques… Du labeur des champs et de la houe au lumpenprolétariat du travail indépendant et auto-exploité. « Tu n’auras pas de maison de toute ta putain de vie », pouvait-on lire sur les pancartes du mouvement du 15-M qui, en 2011, a secoué la vie politique espagnole. C’est bien le cas et c’est de pire en pire. Porté par des voix féminines — parce que l’exploitation est aussi une question de genre, parce que les corps féminins ont supporté ce poids en silence, pendant toutes ces années —, le film est à la fois simple et complexe, pacifique et violent. Nous avons mesuré la fatigue et nous n’en pouvons plus. 

Gonzalo de Pedro Amatria

Entretien

Natalia Marín

Votre film s’intitule Crónica del cansancio. Sans que vous nous racontiez le film, pourquoi sommes-nous tous si fatigués ?

Parce que nous vivons dans un système injuste qui nous exploite. La fatigue à laquelle fait référence le film est une fatigue collective, à la fois physique et psychologique. Ces thèmes – le travail et la fatigue – n’étaient pas à l’origine du projet : l’urgence contemporaine du logement en était le centre, presque l’unique sujet. En développant la recherche, j’ai découvert qu’il était impossible de séparer la question de l’accès au logement des concepts d’exploitation et d’endettement de la classe ouvrière, et qu’ils devaient nécessairement être inclus.

La forme visuelle du film, en substance presque un unique plan-séquence, souligne la continuité temporelle d’un problème structurel au fil des années. Comment avez-vous travaillé cette idée et cette forme ?

Au moment où la pièce a pris une dimension historique et chronologique (avec laquelle j’essaie de retracer près d’un siècle de différents modèles d’accès à la propriété en Espagne), j’ai compris que la caméra devait se déplacer comme le fait l’Histoire : dans un mouvement continu qui suggère le progrès, mais révèle la persistance de ce problème structurel malgré les changements historiques. En parlant de structures, j’ai longtemps travaillé ce mouvement sous forme de défilement vertical : le corps, la maison, l’État, les arbres… tout me conduisait vers une certaine verticalité. Mais je l’ai écartée : le travelling horizontal correspondait mieux à la conception occidentale du temps, liée au sens de l’écriture, de gauche à droite. Enfin, j’avais envie de faire quelque chose de complexe, qui s’éloigne de tout mon travail précédent. Il n’est pas toujours facile de s’enthousiasmer pour un tournage, et ce dispositif permettait de penser les images de manière très ouverte et très créative, s’ouvrant même à une dimension presque sculpturale.

Le film repose, en plus du plan-séquence, sur un travail sonore très complexe, qui semble mettre en relation le logement, le travail et la fatigue de manière presque violente, comme s’il y avait quelque chose de brisé dans cette relation, désormais déséquilibrée.

Le son est arrivé avant les images. J’avais plus clairement en tête ce qui devait s’entendre que ce qui devait se voir. Dans les premières versions du scénario, lorsque la phrase « ouvre ce tiroir cent fois » apparaît, elle était écrite comme une simple figure rhétorique, une hyperbole, suivie d’un « clac ». Ensuite, j’ai écrit ce « clac » cent fois, et cela remplissait trois pages. Sa simple lecture transmettait déjà la fatigue. À partir de là, je me suis demandé quels autres sons pourraient évoquer ces corps brisés, élidés pendant tout le film, et comment ils pourraient s’accumuler jusqu’à atteindre cette violence que vous évoquez. Cette explosion finale cherche à se connecter avec (ou à réveiller) le malaise collectif face à un problème aussi important que la crise du logement, en faisant, littéralement, tout le bruit possible.

Il y a un graffiti célèbre, qui dit : « Ce n’est pas une dépression, c’est le capitalisme ». On pourrait l’appliquer à votre film : ce n’est pas de la fatigue, c’est du capitalisme ?

Absolument. C’est le capitalisme, c’est l’exploitation, c’est la spéculation, la dépossession… c’est la dette éternelle des mêmes envers les mêmes.

Les voix du film sont toutes féminines, à commencer par la vôtre, et j’imagine que ce n’est pas un hasard.

Ce n’en est pas un. La relation entre espace domestique et genre m’intéresse beaucoup. Si on parle de logement, de travail et de fatigue, lorsque l’on est une femme, tout cela se multiplie. Il faut ajouter le travail du soin et la double journée : celle qui se déroule hors du foyer et celle qui se poursuit à l’intérieur. J’ai donc toujours su que ce seraient deux femmes qui parleraient, même si cela impliquait de prendre certaines libertés, car entre les années quarante et soixante, il n’était pas courant qu’une femme ait l’autorité nécessaire pour formuler ou pour répondre à ce type de questions.

Propos recueillis par Gonzalo de Pedro

Fiche technique

  • Scénario :
    Natalia Marín
  • Image :
    Ion De Sosa
  • Montage :
    Natalia Marín
  • Musique :
    Jorge Alarcón
  • Son :
    Jorge Alarcón
  • Avec :
    María Albaladejo
  • Production :
    Carlos Pardo (Dvein), Natalia Marin (Natalia Marín Sancho)
  • Contact :
    Natalia Marín