Depuis plus de vingt ans, et c’est une de ses singularités, le FIDMarseille développe un dialogue actif entre cinéma et art contemporain. À côté de sa programmation de films, le festival conçoit régulièrement des expositions et installations en collaboration avec des institutions et espaces indépendants. Ces projets permettent de prolonger l’expérience de projection dans l’espace de l’exposition et d’explorer les pratiques d’artistes dont le travail circule entre les images en mouvement, la sculpture, la peinture ou l’installation.
Dans ce contexte, le FIDMarseille, en partenariat avec la galerie sissi club, consacre une exposition au duo portugais Mariana Caló et Francisco Queimadela, dont la pratique se situe à la croisée du cinéma expérimental, de la recherche plastique et de l’observation du territoire. Leurs œuvres tissent des relations entre paysages, gestes, formes organiques et systèmes de signes. À travers le film analogique, le dessin, la photographie ou la peinture, ils développent un langage visuel où se mêlent mythologie, archéologie des images et attention aux transformations du monde naturel et urbain.
House in movement
Mariana Caló et Francisco Queimadela vivent et travaillent à Porto. Leur pratique commune, entamée en 2010, se situe à la croisée du cinéma expérimental, de la recherche plastique et de l’observation du territoire. Leurs oeuvres tissent des relations entre paysages, gestes, formes organiques et systèmes de signes. À travers le film analogique, le dessin, la photographie ou la peinture, ils développent un langage visuel où se mêlent mythologie, archéologie des images et attention aux transformations du monde naturel et urbain.
Ils sont de ces artistes, assez rares aujourd’hui, dont la pratique peut être dite cosmogonique, créatrice de monde. À condition d’entendre « monde » non comme une totalité close mais comme un système enveloppant de choses, signes, fragments, présences, entre lesquelles tracer des lignes de sens. Plutôt que de mondes, il faudrait parler de « possibilités de monde », qu’il appartient au visiteur de réaliser pour lui-même, dont le mode d’habitation appartient à celui ou celle qui le traverse. Ce visiteur idéal, qui circulerait entre les œuvres au fil des ans, d’un medium et d’un matériau à l’autre, ne manquerait pas d’être séduit – jamais saisi – par une impression de fluidité et de sensualité. L’élément liquide – lait qui déborde, bassin-miroir, flaques en bord de mer où s’émerveillent les enfants, fleuve sur laquelle dérive le radeau de l’utopie – est omniprésent dans leur cinéma.
Cette dimension cosmogonique fait de la conception d’exposition un medium à part entière de leur travail. « Estado de espírito », leur récente exposition rétrospective de l’an dernier à la Galeria Municipal de Porto en a fait l’éblouissante démonstration. L’exposition qu’ils ont conçue pour sissi club en serait la déclinaison à moindre échelle, variation microcosmique animée par les mêmes jeux de résonance et de transparence.
Envelopper sans enfermer, ne surtout jamais totaliser. Cela commence par une altération de la lumière : tamisée, filtrée, de manière à créer les conditions d’une attention à la fois élargie et aiguisée, d’une réceptivité aux signes d’un univers intérieur non coupé du monde extérieur, mais conçu pour aider à son déchiffrement. Ce sont les filtres translucides sur les fenêtres, c’est surtout House in movement, l’œuvre qui accueille le visiteur sur le seuil. Créée in situ à partir de panneaux de soie récupérés d’une installation d’abord conçue pour la 34e Biennale de Sao Paulo, cette structure mobile transforme l’entrée de la galerie en un sas coloré : le rouge est mis, libre ensuite au visiteur de jouer de la mobilité des panneaux pour composer ses effets de transparence et d’opacité.
Au-delà du seuil s’ouvre un monde, ou une possibilité de monde régie par un jeu de correspondance et de conversion entre l’archéologique et la sémiotique. Les ruines, traces et vestiges qui composent les images projetées sur les écrans ou accrochées aux murs sont aussi les signes d’un langage possible, dont l’usage resterait à inventer. Mariana Caló et Francisco Queimadela sont des artistes relativement laconiques, peu enclins à la théorisation. Leur parole se réserve, se retire comme les eaux du lac de barrage dont le retrait, en période de sécheresse, laisse réapparaître les ruines d’un village. Aceredo, le titre de la vidéo est celui d’un village galicien englouti en 1992 lors de la construction du barrage d’Alto Lindoso. En 2025, à la faveur d’une sécheresse exceptionnelle, maisons et souvenirs ont refait surface, comme si le temps s’était retourné. La fixation sur pellicule de cette émergence éphémère produit l’image saisissante d’une catastrophe très contemporaine, tout en suggérant la possibilité d’une réversibilité, d’une possible conversion des ruines en signes à méditer, en avant.
La même plasticité du temps gouverne le film qui fait face à Aceredo, comme son contrechamp. Dessins, tactiques et signes : une archéologie urbaine est un montage de photographies prises dans les rues de Porto, qui conjure le caractère éphémère des traces et images dispersés dans l’espace public par le geste de la collection. « Les murs, les poteaux, les palissades et d’autres surfaces encore nous livrent des indices sur la vie urbaine, les formes de marginalisation, les injustices sociales, les migrations et les guerres, tout en portant les traces de l’activisme et d’une aspiration à un autre monde » (Caló et Queimadela »). La voix de John Berger, lisant un passage de son célèbre Ways of seeing, invite à méditer sur cette transformation des signes, inscriptions, images, par l’altération de la perception et de sa temporalité.
Les deux films se font face : l’un muet, presque monochrome, l’autre bariolé, accompagné d’une parole hautement signifiante. Hésitant entre l’ombre et le dessin, la trace et le tracé, les deux peintures accrochées au mur achèvent de composer l’énigme. Son déchiffrement commence peut-être par le mouvement d’un regard rêveur et d’une pensée flottante entre les tableaux et les films.
À l’entrée ou à la sortie – car ici l’espace, comme le temps, est réversible – un troisième tableau reformule à la fois l’énigme et son déchiffrement : des os, les fragments d’un corps décomposé, ou les lettres d’un alphabet inconnu. Un alphabet analphabète.
Par Cyril Neyrat
Vernissage
Dates et infos pratiques
Horaire d’ouverture : mercredi au samedi de 12:00 à 18:00
Ouverture exceptionnelle : dimanche 12 juillet
En entrée libre et gratuite
Avec le soutien de la Fondation Calouste Gulbenkian – Délégation en France
