Le Transformateur, Le Transformateur

Pierre-Edouard Dumora

France, 2021, 35’

Première Mondiale

« Novembre 2009. Je marche de l’appartement de mon enfance, dans le 16e arrondissement de Paris, jusqu’au transformateur électrique de Clichy-sous-Bois où Zyed, Benna et Bouna Traoré ont péri brûlés vifs le 27 octobre 2005, poursuivis par la police. Leur mort a déclenché les émeutes de banlieue de 2005. Du quartier huppé où j’habitais jusqu’au transformateur, il faut compter quatre heures de marche. » C’est avec sobriété que Pierre-Édouard Dumora présente son film. Son geste est donc avant tout performatif. Quatre ans après les événements, il s’agit d’un pèlerinage, d’un hommage témoignant d’une nécessité profondément personnelle – que la concision de sa description rend évidente – et d’une nécessité à la fois énigmatique et impérieuse, finalement impersonnelle. Ce n’est que douze ans plus tard – un processus de maturation qui s’ajoute au premier – que ce projet est devenu un film. Tenant en trente minutes, la longue traversée de Paris évoque une marche précipitée. Ici, les plans muets sont ponctués de textes qui nous invitent à retracer le cours de l’histoire : messages radio de la police, extraits du procès qui a mené à l’acquittement des policiers poursuivis, témoignage du seul survivant. Le Transformateur est de ces œuvres qui, une fois diffusées, ne dévient jamais de la ligne unique qu’elles ont tracée, avec une précision et une rapidité implacables, avec un sens de l’implacable qui, paradoxalement, continue de crier en silence contre les mensonges du destin.

Jean-Pierre Rehm

Entretien

Pierre-Edouard Dumora

Le 27 octobre 2005, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, sont morts électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois, alors qu’ils tentaient d’échapper à la police. Une troisième personne, Muhittin Altun, a également été blessée. En 2009, vous vous êtes rendu de votre appartement parisien jusqu’au transformateur. Le film a vu le jour en 2021. Pourquoi ce délai, et pourquoi était-il nécessaire de le terminer maintenant ?

La mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré compte parmi les événements fondateurs de ma vie d’adulte. J’avais 25 ans à l’époque, je n’avais jamais réalisé de film, j’étais étudiant en droit et je vivais dans une réalité bien différente de la leur. La marche initiale de 2009 fut un geste instinctif. Longtemps, je n’ai pas voulu monter ce plan-séquence de quatre heures. Je voulais conserver sa durée, mais j’étais aussi conscient qu’il pouvait être éprouvant pour le spectateur. Faute de solution, j’ai mis le film de côté. Mais il n’a jamais cessé de m’obséder les années suivantes. Il revenait me hanter, au gré de l’actualité et de ma propre vie. L’impératif initial demeurait le même : je devais le terminer. Dans le contexte actuel de durcissement des mentalités, de violences policières et de discours racistes débridés, j’ai d’abord tenté de couper ce plan de quatre heures. Dès que j’ai ajouté des titres à l’image, j’ai senti que le film pouvait enfin trouver sa forme.

Vous suivez l’itinéraire à pied. C’est une performance qui implique votre corps, qui reste pourtant invisible. Comment avez-vous décidé de suivre ce chemin ?

La dimension performative est au cœur du projet. Face aux images et aux discours préétablis, les mots me manquaient. Seule la simplicité de la marche m’a permis d’appréhender la complexité du sujet. Le 16e arrondissement et le transformateur de Clichy-sous-Bois incarnent deux pôles de la société française et de ses représentations sociales. En reliant ces deux points, en ressentant physiquement la distance qui les sépare, j’ai voulu mesurer une distance socialement infranchissable.

Vous commencez explicitement chez vous, le soir, après avoir passé du temps sur des photos. Pourquoi ?

Je voulais que le point de vue soit clair. Qu’on sache d’où je pars et d’où je parle. Les photos dont vous parlez montrent ma sœur, mon frère et moi. Ces photos de nous enfants se trouvaient par hasard sur la table du salon. Avec la lampe torche, dans l’appartement, j’étais un peu comme un cambrioleur dans ma propre vie. Ce projet est lié à l’enfance. Il parle des enfants qui n’ont pas pu devenir adultes.

Le trajet a duré quatre heures, ce qui vous semble trop long pour le film. Vous l’avez donc réduit à 35 minutes. Comment avez-vous procédé au montage ? Pourquoi avoir choisi de conserver certaines séquences et d’en laisser d’autres ?

J’ai monté le film seule, au fil des trois confinements, dans le noir, à moitié endormie. Le réduire de quatre heures à 35 minutes m’a permis de conserver l’énergie de la marche. Les trois passages que je tenais absolument à garder étaient la sortie de l’appartement, la traversée du périphérique et l’arrivée à Clichy-sous-Bois et au transformateur. Pour le reste, je me suis rapidement concentrée sur les personnes dont j’ai croisé le chemin ou suivi le parcours. Des visages anonymes qui racontent des histoires, comme leurs vêtements, leurs regards qui constituent le tissu quotidien d’un territoire.

Des informations sur les événements et leurs conséquences apparaissent à l’écran, comme pour repousser les images. Pourriez-vous expliquer les choix que vous avez faits à ce sujet ?

Trouver le ton juste pour le texte a été le plus difficile, un véritable exercice d’équilibriste. Le texte tel qu’on le connaît aujourd’hui est intervenu tardivement au montage. C’est le jugement de 2015 (qui disculpe les deux policiers) qui a fourni la base factuelle du film. Je souhaitais être aussi précis que possible, me concentrer sur des détails oubliés, afin de comprendre l’événement. De ce point de vue, le film prend presque l’allure d’une enquête. En confrontant les messages radio de la police et le témoignage du seul survivant de la tragédie, je voulais présenter une pluralité de points de vue. Ce sont ces voix qui structurent le film.

La bande originale est composée de sons urbains, de votre respiration et d’un point culminant musical. Comment avez-vous conçu et réalisé cette bande originale ?

Le son était un élément clé dès le départ. Avec l’aide d’un ingénieur du son, j’ai conçu un système audio binaural en fixant deux microphones omnidirectionnels à pince près de mes oreilles. L’objectif était de spatialiser ce que j’entendais, afin de donner au film une dimension immersive. J’ai ensuite composé la musique en improvisant à partir des images. Celles-ci possédaient déjà une dimension musicale, la respiration leur conférant un tempo. Je souhaitais créer différents environnements sonores, avec des moments de transition, durant lesquels on entre dans un autre flux temporel. Le point culminant musical est une œuvre de Maggi Payne. Je l’ai choisie pour sa dimension cosmique. Le feu des émeutes était déjà un retour à quelque chose de plus lointain, presque cosmique : une lutte ancestrale pour la survie.

Europa 2005 - 27 octobre, de Straub et Huillet, se présentait explicitement, par son format court et le fait qu’il ait été réalisé si peu de temps après les événements, comme un ciné-reportage. Comment qualifieriez-vous votre manière de revenir sur ces événements tragiques ?

Je ne suis pas certain de pouvoir qualifier mon film de la même manière, compte tenu du nombre d’années qui séparent la marche initiale d’aujourd’hui. Ce qui importe peut-être, c’est ce rapport au temps : une exploration de ce qui cristallise le souvenir intime d’un événement, face à l’oubli. Les seize années qui nous séparent des événements permettent une réflexion rétrospective sur cette histoire récente. Les fantômes de cette poursuite tragique n’ont jamais cessé de ressurgir, des attentats terroristes de 2015 aux violences policières actuelles. Le film traite de ce résidu qui ne disparaît pas, qui est là, silencieux, enfoui dans les corps. Même lorsque nous essayons de l’oublier, il revient nous hanter.

Entretien mené par Nicolas Feodoroff

Fiche technique

  • Original Version :
    No diologues.
  • Subtitles :
    French.
  • Script :
    Pierre-Edouard Dumora.
  • Photography :
    Pierre-Edouard Dumora.
  • Editing :
    Pierre-Edouard Dumora.
  • Sound :
    Pierre-Edouard Dumora.
  • Production :
    Pierre-Edouard Dumora.