Edie Sedgwick, Andy Warhol

Écrans parallèles

« Edie était incroyable lorsqu’elle était filmée, sa façon de bouger … Et elle ne s’arrêtait pas une seconde : même quand elle dormait, ses mains étaient en éveil. C’était une boule d’énergie, elle ne s’avait qu’en faire dans sa vie de tous les jours, mais devant la caméra, ça donnait quelque chose d’étonnant. Les vraies stars sont les gens qui sont en mouvement constant, même si ce n’est qu’au fond des yeux. »

– Extrait de Popism: The Warhol Sixties de Andy Warhol et Pat Hackett

Peu après sa transition de publicitaire à artiste peintre au début des années 1960, passant d’une carrière réussie dans le monde publicitaire de New York à une carrière prospère dans le monde de l’art, Andy Warhol se prit de passion pour le cinéma, intéressé par l’art en tant que produit industriel. L’a attiré l’aspect impersonnel de ce qui est fabriqué par des machines, une pulsion d’effacement de soi qui représentait le contraire exact du chaos représenté par l’expressionnisme abstrait. Warhol est vite devenu célèbre en tant que peintre grâce à ses toiles simples et audacieuses représentants des soupes en conserve, et ses sérigraphies de Marilyn Monroe, des œuvres qui brouillent la frontière entre la publicité et les beaux arts, l’industriel et le personnel, le haut et le bas.

Attiré par le cinéma d’avant-garde en pleine expansion à New York, Warhol décida que le cinéma serait son médium de prédilection. Il aimait l’idée d’une caméra simplement déclenchée pour enregistrer 24 images par seconde. Il a révolutionné le cinéma lorsqu’il a compris que le regard fixe d’une caméra pouvait transformer un quotidien sans intérêt en une œuvre d’art captivante. Pour le grand public, les films de Warhol – tel Empire, un film de huit heures où la caméra filme impassiblement l’Empire State Building – passaient pour des plaisanteries théoriques, minimalistes et ennuyeuses. Assister à une projection d’un film de Warhol se révèle pourtant une expérience toute autre ; riches en détails, ces films transforment notre façon d’appréhender le cinéma et la vie.

Edie Sedgwick, versatile et magnifique, mondaine à l’extrême, était la personnification même de la démarche warholienne, et la plus grande de ses Superstars. Edie Sedgwick n’était âgée que de 22 ans lorsqu’en 1965 elle retint l’attention de Warhol et devint la star d’au moins dix de ses films. Un bref moment, elle fut la plus grande star de New York et la plus belle muse de Warhol. Sedgwick et Warhol ont conquis le monde de l’art ; Warhol concentrant toujours son attention – et celle de sa caméra – sur Edie.

Warhol déclara : « J’ai toujours voulu faire un film qui consisterait en une journée entière dans la vie d’Edie. Cela dit, c’est le projet que j’avais avec la plupart des gens ». Dans une parfaite prise de conscience de son cinéma, Warhol ajouta : « Le fait de devoir sélectionner un certain nombre de scènes et tranches de vie pour les rapiécer ne m’a jamais plu car cela transforme la réalité. Ce qui n’est plus la vraie vie devient vite ringard. Ce qui me plaisait, c’était ces longs moments mis bout à bout, chacun aussi vrai que l’autre. »

Après un petit rôle dans Vinyl, adaptation très libre du roman d’Anthony Burgess Orange mécanique, Sedgwick accéda au statut de star grâce à Poor Little Rich Girl où on la voit simplement se réveiller et suivre sa routine quotidienne, se maquiller et faire ses exercices. Dans ce film – et dans tous les films que fit Warhol avec Sedgwick – on peut vérifier ce que Manohla Dargis décrivit dans le « New York Times » : « un visage animé à l’extrême, pâle comme le lait, qui fluctue et scintille d’un million de micro-mouvements. C’est Jean Harlow et Jean Seberg à la fois, magnifique et fragile tel un colibri, et tout aussi pleine de vie. » Dans ses films, Sedgwick ne joue jamais au sens premier du terme, mais elle est toujours dans la performance, s’amusant de la caméra et nous laissant fascinés. La collaboration entre Warhol et Sedgwick dura moins d’une année. Sedgwick se plaint auprès de Warhol : « Le tout New York se rit de moi », ce à quoi il répondit « Mais ne comprends-tu pas que ces films sont des œuvres d’art ? ». Et c’est bien ce qu’ils sont : des joyaux cinématographiques hypnotiques et fascinants avec, en vedette, l’une des actrices les plus étonnantes qui ait jamais été capturées sur pellicule.

David Schwartz, Conservateur en chef au Museum of the Moving Image

Tous les films d’Andy Warhol sont projetés en 16mm avec la permission du Musée Andy Warhol et du Musée d’Art Moderne de New York. Une programmation dirigée par David Schwartz.