2009 Les spectres de l’histoire

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2009 écrans parallèles

Les spectres de l’histoire

Sous son allure de titre de film Z, ce que suggère l’intitulé de ce programme est à la fois simple et placé sous le sceau du mystère de ce qui s’appelle une technique. S’y déclare d’abord un rapport privilégié entre cinéma et Histoire. Ce rapport n’est ni de subordination, ni d’illustration. Comme l’ont mis exemplairement en œuvre les grands cinéastes épiques américains ou soviétiques du début du cinéma, comme l’avait pressenti Benjamin ou d’autres écrivains et penseurs de la même période, cette technique inaugure une nouvelle ère de la représentation de l’Histoire. Autrement dit, il faut le souligner, une nouvelle époque de l’Histoire elle-même. Celle-ci n’est plus cette matière inerte qu’il faut parcourir en tâchant de l’agiter comme un pantin obéissant ou qu’il faut déchiffrer comme des archives illisibles : l’Histoire n’y est plus seulement ni un sujet, ni un cadre. Le cinéma présente une surface d’accueil à même d’imprimer l’Histoire sous la forme de son retour. Retour autre, bien entendu, tout autre, il ne s’agit pas de frauduleuses reconstitutions, mais fort de son mouvement, de son emportement, de son caractère contrarié : ainsi sont les spectres de l’Histoire. C’est-à-dire à la fois l’Histoire comme spectre protéiforme (on se souvient du fameux mot de Marx longuement commenté par Derrida), et à la fois les spectres que l’Histoire suscite.
Si beaucoup déjà a été dit sur les affinités entre le cinéma et le fantomatique, et qui reste plus que pertinent, moins sans doute a-t-on souligné qu’un des noms de cette puissance de « revenance » était l’Histoire – sous cette forme particulière. Il n’y va pas uniquement de dire que l’Histoire hante le cinéma, mais d’affirmer que la rencontre des deux fait sourdre leur façon commune de ne se présenter qu’à revenir. D’insister sur leur façon essentielle de se refuser à l’évidence d’une présentation pleine et entière, de ne pas coïncider. Ou, pour le dire d’un trait, de toujours retarder le présent et la présence – des corps, des groupes, des événements et de leur théâtre.
Voilà ce à quoi se frottent les films réunis ici. Il aurait pu, ou dû, y en avoir peut-être d’autres, l’exhaustivité ou l’exemplarité en ces matières reste illusoire, et le chantier est d’ailleurs heureusement laissé ouvert. Précisons seulement qu’ils se partagent en deux pans. D’un côté, le plus conséquent, l’Histoire ouvre large ses portes, qu’elles désignent mondiales, ou nationales au minimum. Syberberg, Pasolini, Debord, Gustav Deutsch, Raya Martin, Lee Anne Schmidt, Jeanne Gailhoustel, Chen Zhong ou Adam Kossof apportent chacun à cet édifice des pierres de taille variable, d’ambition différente, d’ « actualités » diverses. De l’autre, l’entrée se déclare plus modeste, angle aigu sous le jour de ce qu’on appelle toujours trop restrictivement une « biographie » : David Yon et Simone Weil, Tom Schön et son père, Guillaume Bureau et Marylin Monroe. L’alternative ne joue ni d’une échappatoire, encore moins d’une division naïvement si étanche d’ailleurs. Critique de la séparation de Guy Debord, par exemple, est à la fois un essai théorique, dont la forme revendique l’austérité des calculs d’ensemble, et une allusion chiffrée à une histoire personnelle d’amour révolue. L’une, loin s’en faut, entretenant d’autre rapport que d’abstraction avec l’autre, ce qu’indique le titre dans un trait d’esprit aussi pudique que ravageur.

Jean-Pierre Rehm

 
AUGUST IST IM SOMMER
Tom Schön
Allemagne, 2008, 42′
DIE HÜTTE
Sophie Nys
Belgique, 2007, 12′
LA RABBIA
Pier Paolo Pasolini et Giuseppe Bertolucci
Italie, 1963 /2008, 76′
     
BARBE BLEUE
Jeanne Gailhoustet
France, 2009, 13’
FILM IST. A GIRL & A GUN
Gustav Deutsch
Autriche, 2009, 93′
LAST DAYS BEFORE THE FLOOD
Chen Zhong
Chine, 2009, 46’
     

BERNADETTE
Duncan Campbell
Irlande, 2008, 37′

HITLER, EIN FILM AUS DEUTSCHLAND
Hans Jürgen Syberberg
Allemagne / France / Royaume-Uni, 1977, 442′
LES OISEAUX D’ARABIE
David Yon
France, 2009, 40′
Première mondiale / Compétition Premier Film
     
BOWER’S CAVE
Lee Anne Schmitt
États-Unis, 2009, 14′
INDEPENDENCIA
Raya Martin
Philippines / France, 2009, 70′
MM, LAST INTERVIEW
Guillaume Bureau
France, 2008, 56′
Compétition Premier Film
     
CALIFORNIA COMPANY TOWN
Lee Anne Schmitt
États-Unis, 2008, 77′
LA CRITIQUE DE LA SÉPARATION
Guy Debord
France, 1961, 19′
NOT OUR DARKNESS
Adam Kossoff
Royaume-Uni, 2009, 25’