2009 Etrange familiarité, familière étrangeté

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2009 écrans parallèles

Etrange familiarité, familière étrangeté

Unheimlichkeit : si, traduite canoniquement par « l’inquiétante étrangeté », l’expression ne date pas de Freud, c’est sans doute à partir de son bref essai de 1919 qu’elle connaît la fortune qui n’a cessé jusqu’à aujourd’hui. En passant par Lacan qui radicalisera l’interprétation freudienne, inscrivant l’ « Unheimlichkeit » au cœur du sujet même, ou par Heidegger (héros malgré lui d’un des films ici montré) qui, dans Etre & Temps, lui donne encore des accents d’ « ex-position » autrement spécifiques. Ne nous intéressera pourtant pas ici d’entrer dans le détail du texte freudien, ni de discuter des incidences analytiques de cette notion, cela est hors de notre portée. Nous ne retiendrons ici, pour faire bref, que les quelques points, élémentaires, qui nous ont servis de départ et nous ont guidés dans l’élaboration de cette programmation.
En premier lieu, c’est, partant d’une approche sémantique, l’ambiguïté que Freud relève dans ce mot : « le mot heimlich n’a pas un seul et même sens ; il appartient à des groupes de représentations qui, sans être opposés, sont cependant très éloignés l’un de l’autre : celui de ce qui est familier… et celui de ce qui est caché, dissimulé… il possède une nuance de sens qui coïncide avec son contraire : unheimlich. » Autrement dit, et qui explique les difficultés de traduction bien connues, l’expression contracte, à la manière d’un oxymore, des significations contradictoires. Et ceci est d’autant plus surprenant et décisif que ces significations ne touchent à rien d’autre qu’à l’expérience de l’ordinaire. Freud y insiste : rien là de cérébral ou d’extérieur, qui accorderait semblant de protection, occasion de retraite. Au contraire, l’angoisse dont l’unheimlich nomme l’épreuve est incompressible, subie et non figurée, insaisissable et non maîtrisée. Car c’est le mieux connu, le plus familier, le plus indifférent en somme, qui soudain se retourne en son contraire, et dessaisit de toute reconnaissance qui s’y trouve confronté. Pour épargner toute équivoque, Freud conclut par cette phrase qu’il importe de laisser résonner tout entière dans son caractère… inquiétant : « l’inquiétante étrangeté surgit quand quelque chose s’offre à nous comme réel. »
Que le réel, ainsi décrit, soit, simultanément, le réservoir du familier comme celui, infiniment trouble, de son revers fantastique, sonne l’hallali de toutes les doxa naturalistes en matière documentaire. Il n’est pas inutile à ce titre de souligner que Freud trouve nécessaire de se tourner vers un conte d’Hoffmann pour étayer et prolonger son propos. La fiction n’est pas ici l’autre lointain et séparé du « réel », elle en est le mouvement panique, le signal clair de sa possible bascule et de son ébranlement structurel. Inquiet, on le sait, signifie en français qui ne tient pas en place, qui ne parvient pas à trouver son lieu propre, son identité, qui est sans répit.
C’est cette agitation impossible à masquer sous le paisible, et qui en devient du coup son secret déchirant, qui nous a incité à privilégier deux pistes. L’une concerne ce qui s’entend en allemand sous le terme de heimlich : le domestique, la maisonnée, l’enceinte physique, corporelle ou familiale en somme, entendue en son sens le plus fort. L’autre, à l’inverse, touche à ce qui se donne d’entrée comme altérité, mais reconnue comme telle, manière trop hâtive d’apprivoiser par avance ce qui est su différent : l’animalité.

Cette programmation se décline en trois ensembles. Tout d’abord, des films regroupés en cinq chapitres, dont deux consacrés à la maison, un à la langue, et les deux derniers aux animaux, dans ce qui présente l’esquisse d’un début de proposition. S’il nous importait de mélanger les registres, les formats, les époques de réalisation (l’essentiel restant néanmoins inédit, dont, entre autres, les très beaux films de Jean-Claude Rousseau, Joe Apichatpong Weerasetakhul et Claudia Larcher), apparaîtra toutefois que large place est faite à l’humour. Humour grinçant, voire noir, humour tout de même.
Ensuite, la programmation Sentiers, élaborée par Fotokino, rassemble des œuvres destinées en priorité aux enfants. Il nous a paru judicieux de faire le lien que Freud tisse lui-même entre des expériences traumatiques enfantines que la vie d’adulte prolonge. Aucune terreur particulière ici, sinon celle que les enfants connaissent déjà fort bien. Au programme, quelques classiques, mais, comme toujours, des inédits réjouissants de singularité.
Enfin, une exposition en deux volets, en partenariat avec la Galerie Montgrand de l’Ecole des Beaux Arts de Marseille et les locaux de l’association La Compagnie. Y sont montrées là des œuvres inédites à de rares exceptions, mais dont la mise en espace, plutôt que la salle, s’est imposée comme une autre expérience de la déroute au sein du trop connu.

Jean-Pierre Rehm
 
A LETTER TO UNCLE BOONMEE
Apichatpong Weerasethakul
Thaïlande / Royaume-Uni, 2009, 18′
COYOTE : I LIKE AMERICA AND AMERICA LIKES ME
Joseph Beuys et Helmut Wietz
Allemagne, 1974, 35
I TURN OVER THE PICTURES OF MY VOICE IN MY HEAD
Valie Export
Autriche, 2009, 12′
     
BLIND PIG WHO WANTS TO FLY
Edwin
Indonésie / Pays-Bas, 2008, 77′
DROPPING FURNITURE
Harald Hund et Paul Horn
Autriche, 2008, 5′
LE FLEUVE DES 9 DRAGONS
Christelle Lheureux et Jean-Luc Vilmouth
France, 2003, 28′
     

BURNING PALACE
Mara Mattuschka et Chris Haring
Autriche, 2009, 32′

ELEFANTEN
Karl Kels
Allemagne, 2000, 62′
SÉRIE NOIRE
Jean-Claude Rousseau
France, 2009, 19’
     
  HEIM
Claudia Larcher
Autriche, 2009, 12′
THE INCREDIBLE SHRINKING MAN
Jack Arnold
États-Unis, 1957, 75′
     

Les Sentiers

Apparaître au monde, puis recevoir le monde qui nous apparaît. Voilà l’enfance. Découvrir et comprendre, prendre place dans la société des hommes. Les années d’apprentissage tracent les lignes séparant l’interdit de l’autorisé, le possible de l’impossible, l’imaginaire du réel. Souvent on s’acquitte des frontières pour s’engouffrer dans les failles de la raison et faire de la réalité une réalité magique. Parfois aussi, c’est le réel lui-même qui se joue des repères que l’on avait soigneusement placé.

Ainsi, en prenant place cette année au sein de l’écran Étrange familiarité – familière étrangeté, cette programmation détricot
e la réalité et ses codes avec une joie renouvelée. Norme entre les normes, le rapport établi de l’homme à la nature qui en fait le maître et possesseur incontesté, s’en trouve ici ébranlé par un gorille, des escargots gloutons ou encore par un pavillon sur pattes qui s’émancipe soudainement de sa condition préfabriquée. Car évidemment, questionner “son” monde est aussi questionner “le” monde. Si même les pantins et les voix-off se mettent à reprendre les rênes de leur destin, où va-t on ? Comment garder la main sur ce que l’on semblait tenir mais qui nous échappe ?

Et par une mise en abîme à peine camouflée, en soulignant la porosité des frontières entre le familier et l’étrange, entre le tangible et l’improbable, cette programmation enfreint avidement celles qui opèrent entre les genres cinématographiques. Il s’agit ici une fois encore de donner à voir dans une diversité de regards des œuvres sensibles dont l’imaginaire et le propos sont propres à interpeller chacun de nous. Un programme destiné à tous, accessible à tous – à partir de 6 ans, enfants et adultes partageant la balade sur ces sentiers, escarpés ou joyeux, inattendus souvent.

Nathalie Guimard et Vincent Tuset-Anrès
Directeurs artistiques de Fotokino.

Fotokino propose expositions, projections, ateliers et rencontres tout au long de l’année dans le champ des arts visuels, et la manifestation Laterna magica chaque mois de décembre à Marseille.

     
19 HILOS (>6 ans)
Stella Iannitto, Miguel Maldonado et Ana Ugarte
Argentine, 2008, 25′
KOKO LE GORILLE QUI PARLE (>12 ans)
Barbet Schroeder
France, 1978, 85′
LOST WORLD (>6 ans)
Gyula Nemes
Hongrie / Finlande, 2008, 20′
     
A WILD ROOMER (>6 ans)
Charley Bowers et Harold L. Muller
États-Unis, 1926, 17′

LE PETIT FUGITIF (>8 ans)
Ray Ashley, Morris Engel et Ruth Orkin
États-Unis, 1953, 80′

PASSEMERVEILLE (>6 ans)
Guillaume Massart
France, 2008, 24′
     
KASPAR HAUSER – JEDER FÜR SICH UND GOTT GEGEN ALLE (>12 ans)
Werner Herzog
Allemagne, 1974, 110′
LES ESCARGOTS (>6 ans)
René Laloux et Roland Topor
France, 1965, 11′
UN JOUR (>6 ans)
Séverine Hubard
France, 2007, 6′
     

EXPOSITIONS

> détail des films

   
La Galerie Montgrand – Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Marseille (41 rue Montgrand 13006 Marseille / Tél. : 04 91 33 11 99)
Ouverture de 14 à 18 heures, du mardi au samedi.
KEMPINSKI
Neil Beloufa
France, 2007, 14′
REPS ELÉPHANT 306
Julien Blaine
France, 1962-2009, poèmes
TIGER ODER LÖWE
Peter Friedl
Autriche, 2000, 1’05 » en boucle
     
LA CAVE
Ariane Michel
France, 2009, 14′
TAMED
Claire Fontaine
France, 2009, 23′
TIME AFTER TIME
Anri Sala
France-Albanie, 2003, 5’22 »
     
OUTLANDISH
Phillip Warnell
Royaume-Uni, 2008, 19’30
THEN I DECIDED TO GIVE A TOUR OF TOKYO TO THE OCTOPUS FROM AKASHI
Shimabuku
Japon, 2000, 6′
ZOO
Richad Billingham
Royaume-Uni, 2005, 40′ en boucle
     
La Compagnie (19, rue Francis de Préssensé 13001 Marseille / Tél : 04.91.90.04.26)
12 EXPLOSIONEN
Johann Lurf
Autriche, 2008, 7′
CUENTOS CRUELES
Lupe Pérez García
Espagne, 2009, 21′
KÄFIG
Karl Kels
Allemagne, 2009, 14′
     
BATAILLE
Absalon
France, 1993, 50’’ en boucle

INTRODUCTION TO A SMALL HISTORY OF PHOTOGRAPHY – FORMALIST HEADY PATTERN VERSION
Florian Zeyfang
Allemagne, 2008, 12′

MI HERMANA Y YO
Virginia Garcia del Pino
Espagne, 2009, 10′