Entretien – What Are the Wild Waves Saying

Entretien avec Declan Clarke

Votre film trace un réseau de connexions entre l’Irlande et l’Allemagne à travers trois figures, dont la plus centrale est l’auteur Francis Stuart. Comment ce projet est-il né ?

Ma première rencontre avec l’oeuvre de Francis Stuart date de la fin des années 1990, quand un ami qui étudiait la littérature à Trinity College à Dublin m’en a parlé. En particulier de ses mémoires fictionnelles, Black List, Section H (1971, bien qu’achevé en 1961 ; il lui fallut dix ans pour trouver un éditeur). J’en ai acheté un exemplaire mais ne l’ai pas lu tout de suite. Des années plus tard, je lisais Berlin : The Downfall 1945 où il mentionnait à la fin, en passant, que les irlandais pro-Nazi de l’Irland-Redkation avaient été la dernière voix des services de propagande allemands.
Cela m’a fait penser à Stuart – qui avait fait des émissions pour Irland-Redkation, la branche irlandaise du service de propagande si vaste et étendu du Troisième Reich. Cela m’a paru bizarre et absurde qu’un service de propagande irlandais ait pu être actif si tard dans la guerre, et ait pu être la dernière voix de l’Allemagne fasciste à être entendue sur les ondes. J’en ai pris note, mais ce fait historique étrange et perturbant m’est resté. En mars 2020 l’idée m’est revenue tandis que je faisais des recherches sur l’histoire de la radiodiffusion, et j’ai commencé à lire beaucoup sur la propagande radio au XXème siècle, ainsi que des livres de et sur Francis Stuart, et j’ai décidé d’en faire un court métrage, qui est devenu un long.

Vous choisissez de filmer en noir et blanc ou en couleurs, selon l’époque représentée. Pourquoi ce choix visuel ?

C’est une manière simple de différencier deux sujets, deux époques, tout en restant, en termes relatifs, fidèle aux époques dépeintes. Je filme souvent en noir et blanc et en couleur, et je combine souvent les deux dans mes films. Je prends des photos avec plusieurs appareils photo, certains avec de la pellicule noir et blanc, d’autres en couleur, avec différents types de pellicules. Je trouve ça utile pour examiner les différences de ton et d’atmosphère, l’impression de temps que différentes caméras, différentes focales, différentes pellicules apportent aux photos plutôt banales que je prends. Cela me semble très naturel d’incorporer aussi cette approche dans mes films.

Vous avez aussi choisi de faire un film presque complètement muet en ce qui concerne les voix humaines, les seuls sons étant ceux des objets. Pourquoi ce choix du silence ?

J’ai une très grande foi dans la capacité des images mouvantes à transmettre un sens, et je tente de ne pas remplir mes films de trop de bavardages ou de bruits inutiles quand je peux les éviter. Une partie de moi ressent que ce film pourrait se faire avec encore moins de voix off, mais c’était important de transmettre avec exactitude les paroles et les actes historiques de ceux et celles qui sont représentés. C’était aussi cohérent de montrer une approximation de Stuart – le personnage est et n’est pas Francis Stuart à la fois – pour relayer les véritables émissions de l’auteur irlandais durant la guerre, lors d’un exil qu’il avait lui-même choisi.
Les objets sont aussi parfaitement capables de raconter leur propre histoire. L’engin de communication laser est-allemand donne une impression forte des méthodes développées pour l’observation secrète de citoyens innocents. Pour moi, c’était important de documenter cette machine, et de la laisser parler sa propre langue. Vous dire ce que c’est est bien moins intéressant que vous la montrer. Il y a une sorte de qualité que les machines analogues partagent de manière innée. D’une certaine manière, en pointant ma caméra sur cet engin laser, elles communiquent naturellement de par leur langage partagé.
Les intertitres servent à être aussi bref que possible dans l’explicitation du contexte. J’avais écrit et fait faire d’autres intertitres, mais je les ai enlevés au montage parce que je trouvais que le film devenait trop explicatif. La plupart des récits trouvent leur propre chemin vers un dénouement inévitable si on n’interfère pas trop avec eux.

Il semble y avoir un jeu de mots dans le titre sur « waves », qui signifie à la fois « vagues » et « ondes ». Pourquoi ce titre ?

Je voulais un titre qui puisse être évocateur, tout en suggérant de manière oblique les décisions morales complexes sur lesquelles le film se penche (sans oublier leurs conséquences). Le titre vient d’une ballade du XVIIIème siècle, écrite en réponse à un incident dans Dombey and Son, de Charles Dickens.
Oui, les « waves » sont à la fois les ondes radio et les vagues sauvages et assourdissantes de l’Atlantique qui s’écrasent sur la côte irlandais après leur périple de 5000 kilomètres. Mais ce sont aussi peut-être les vagues de la conscience, ou la conscience elle-même, ces grondements sourds qui traversent l’esprit à potron-minet.
Comme le dit la chanson elle-même :
« Mais durant la nuit, sombre et solitaire,
En rêve cela me poursuit. »

Propos recueillis par Nathan Letoré