ENTRETIEN VIKKEN

Entretien avec Dounia Sichov

1. Vous êtes actrice, monteuse, productrice, pourquoi avoir choisi de réaliser ce portrait de Vikken pour votre premier film ?
Je ne me destinais pas du tout à la réalisation. Avant ce film, quand quelqu’un me demandait pourquoi je ne réalisais pas, je répondais que je n’avais pas suffisamment de « révolte intérieure ». Et collaborer sur les projets des autres me nourrissait beaucoup. En 2014, j’ai rencontré Vikken, et j’ai appris qu’à l’époque, la loi française obligeait toute personne souhaitant changer de genre sur ses papiers d’identité à se faire stériliser. J’ai été abasourdie ; personne autour de moi ne semblait informé de cette situation. Cette loi, et ma révolte intérieure qui s’en est suivie, ont été le point de départ de ce film.

2. Le film parle d’une transition qui passe par sa voix et vous êtes l’auteure du texte. Comment avez-vous collaboré avec Vikken qui est aussi crédité au son avec Maud Lübeck ?
Lorsque Vikken m’a annoncé qu’il souhaitait prendre de la testostérone, je me suis dit qu’on devait enregistrer cette voix qui allait disparaître pour toujours, pour en garder une trace. Je ne savais pas régler une caméra (nous n’avions pas de financements, à l’époque, pour payer une équipe), mais nous pouvions enregistrer avec le micro de Vikken, qui est musicien. La forme du film est née de sa propre économie. Je lui ai proposé d’écrire à quatre mains. Il a refusé mais m’a encouragée à le faire seule. J’ai fait des recherches, et j’ai écrit, à la condition qu’il change la moindre virgule, la moindre tournure, la moindre phrase qui ne lui convenait pas. Nous avons enregistré le texte en entier plusieurs fois, sur plusieurs années. Maud est arrivée pour la « dernière voix », enregistrée après le tournage, lorsque nous avons obtenu le soutien du CNC.

3. Comment avez-vous choisi les différentes références évoquées ?
Toutes ne sont malheureusement pas dans le film, pour des questions d’équilibre. Après beaucoup de lectures, j’ai voulu donner corps à toutes les régions du monde et toutes les époques, humaines et mythologiques. J’ai voulu aussi toucher à des choses que l’on croit connaître, et qui prennent soudain un autre éclairage si on prend le temps de s’y arrêter. Jeanne D’Arc, en cela, a été précieuse. Elle m’a permis de parler d’un personnage qui a été utilisé à plusieurs reprises à des fins de propagande – notamment pendant la Première Guerre Mondiale, pour donner du courage aux soldats français. Mais cette propagande omettait le fait qu’elle avait été exhibée nue et morte par son bourreau pour prouver au peuple venu voir son supplice qu’elle était bien une femme, et que les bourguignons la surnommaient « l’hommasse ». Or, le film parle aussi de cela : l’image que l’on se fait des gens, des personnages historiques, de soi. L’image qu’on déconstruit et qu’on construit.

4. Le film est divisé en quatre parties. Comment avez-vous réfléchi à cette structure convoquant des figures du passé pour arriver à un récit intime ?
Cela s’est fait naturellement, à l’écriture. Je suis allée du moins intime – le mythe de Cénée – au plus intime – l’expérience de Vikken. Cela me permettait de passer également du passé au présent. Comme je voulais parler de la législation en France et dans le monde, et du rapport que nous avons, nous, citoyens, à la loi, j’ai placé la question de la stérilisation après les personnages historiques, qui amènent à se demander : « Et maintenant ? Que se passe-t-il, maintenant ? » Mais toujours en passant par le prisme intime. Toujours.

5. Quels étaient vos choix à l’image avec Pauline Sicard, directrice de la photographie ?
Pour les drag kings, j’ai montré à Pauline Cabaret de Bob Fosse, dont j’aime la théâtralité, alliée à des mouvements brutaux de caméra. Pour les scènes intimes, je voulais ouvrir le diaphragme de l’objectif (qui est aussi le nom du muscle de la respiration) pour que le spectateur ait un point de fuite sans cesse mouvant, comme palpitant.

6. Le film pose des questions politiques, notamment sur la violence d’État. Est-ce également un pamphlet ?
Il l’est un peu, puisqu’il est né d’une révolte face à une loi injuste – et même honteuse. La loi a changé, la stérilisation a été enlevée du protocole, mais il reste un parcours médical imposé, qui, s’il a perdu en clarté, a gagné en hypocrisie, justement par son manque de clarté. Mais le film reste avant tout un partage intime, infiniment personnel.

Propos recueillis par Olivier Pierre