ENTRETIEN TSIGELE-MIGELE

Entretien de Mili Pecherer

Tsigele-Migele s’inscrit dans la continuité de votre précédent film It Wasn’t the right Mountain Mohammad. Cette fois-ci vous êtes seule avec un bélier le temps d’un dernier pique-nique avant son départ. D’où vient son personnage et comment est né ce projet ?

A la fin de l’été dernier, après le FIDLab, j’ai été contactée par Bertrand Dezoteux qui m’a invitée à participer à une exposition collective à la Fondation Pernod-Ricard, intitulée « Le juste prix”, dont il était le commissaire. Il a dit que je pouvais créer ce que je voulais. Alors j’ai profondément paniqué. Quand la tempête d’anxiété s’est un peu apaisée, j’ai su deux choses. Un, que j’avais une affaire non réglée avec ce bélier qui a été sacrifié à la place d’Isaac dans le récit biblique – celui qui a inspiré It Wasn’t the right Mountain Mohammad – et deux, que je devais faire une installation pour la première fois de ma vie. J’avais l’impression de ne pas avoir eu le temps, dans le film Mohammad… d’établir une intimité avec ce bélier. Nous nous sommes perdus tous les deux dans la catastrophe biblique ainsi que dans la catastrophe de la création. J’ai donc décidé que cette pièce serait un film pour un seul spectateur. Cette approche m’a apaisée. Ce n’était plus un « film » avec toute ses exigences, il me fallait simplement imaginer une seule personne, dans le noir, et lui raconter une histoire.
J’ai créé It Wasn’t the right Mountain Mohammad au Fresnoy en 2019 sous la forme d’un jeu vidéo, ce qui s’est avéré être un grand cadeau, dans le sens où je dispose d’un univers que je peux retourner et explorer autant que je le souhaite, ce qui est encore plus utile en période de confinement. Je suis donc retournée dans mon désert biblico-numérique et je me suis demandée : pourquoi est-ce que je suis tellement attirée par ce bélier mort et ne peux m’en détacher ? Et là je me suis souvenue d’une parole de Vinciane Despret que j’avais entendue : à la question « Comment est-ce qu’on peut éprouver de la mélancolie pour un animal disparu que l’on n’a même pas connu de son vivant ? », elle répondait : « Chaque fois qu’un être disparaît il y a un trou dans le monde. Chaque fois qu’une espèce meurt c’est une bibliothèque de sensations, de connaissance, de pratiques culturelles qui disparaissent. Et notre monde s’appauvrit.”
Alors pour répondre à ce qui me manquait dans le monde depuis la disparition de Tsigele, qui a été sacrifié il y a 3000 ans sur le sommet d’une montagne par Abraham, j’ai repris toutes les notes et les citations que je recueillie depuis des livres, des articles, des poèmes et des choses que les gens disent, et j’ai fait en sorte que Tsigele me les dise pendant notre dernier pique-nique. Je voulais qu’il soit cet ami que j’aurais aimé avoir et que je n’ai jamais connu. Je voulais vivre pour un petit instant ce monde perdu où les rhinocéros sont des poètes, où les oiseaux guident nos décisions, où il y a toujours une issue et de petits chemins à explorer, à côté de la grande route encombrée et poussiéreuse que nous sommes incités à prendre.

Vous jouez avec une forme d’absurde à travers les objets présents dans le désert – la ventouse, le distributeur de boissons… –. Comment ces objets s’inscrivent-ils dans votre récit ?
Avant de créer It Wasn’t the right Mountain Mohammad et Tsigele-Migele, je réalisais plutôt des sortes de documentaires où je partais à l’aventure avec une petite caméra. Je me sens mieux quand le réel prend les décisions à ma place et guide la création et les dialogues. En images de synthèse, on a plus de mal à laisser entrer le réel, mais il y a d’autres moyens de pratiquer cela. Les marchés virtuels de modèles 3D sont l’un d’entre eux. Ce sont les plus extravagants de tous les centres commerciaux. Donc si je me promène dans ces marchés et que je vois un distributeur automatique ou une boîte à pizza qui font battre mon cœur, je les intègre dans le décor et le scénario immédiatement. Le résultat est un désert biblique plein de ces plastiques, mais finalement, c’est la seule forme de désert que je connaisse dans ma vie, en Israël et ailleurs.
Par contre pour la ventouse, c’était le réel de tous les réels. J’avais de sérieux problèmes de plomberie chez moi pendant que je travaillais le film. Il était donc évident pour moi que lorsque Tsigele m’appellerait pour faire ce pique-nique, je serais occupée à essayer de les résoudre, et que la seule chose qui me convaincrait de venir rencontrer mon ami serait malheureusement une raison “pratique » : la ventouse qu’il me proposait.

Propos recueillis par Louise Martin Papasian