Entretien – Signal GPS perdu

Entretien avec Pierre Voland

Signal GPS perdu débute avec un carton annonçant un récit fantastique se déroulant au Moyen Âge, contrastant avec son titre énigmatique et contemporain. Quel était le projet de votre film ?

Le projet du film était d’abord de parler d’un désir amoureux tu et exprimé à mots couverts, puis c’est devenu la question de franchir le pas – franchir le pas du désir homo, franchir le pas du désir de spiritualité. L’écart que vous pointez, entre le légendaire et le contemporain, s’est affirmé au fil du chemin. C’est peut-être l’écart entre ma tendance à rêver de quelque chose d’ancien, qui se perd dans le fond des âges, et la vie vécue au présent. Entre ma quête spirituelle et culturelle d’absolu qu’on peut voir comme datée (enfin, c’est comme ça que je la voyais), et mon identité amoureuse récente.

Le paysage filmé tout le long de Signal GPS perdu s’impose dès le premier plan et nous immerge dans des montagnes et forêts enneigées. Quel est ce cadre et pourquoi l’avez-vous choisi ?

J’ai tourné dans mon département natal, le Jura, très intuitivement. C’était pour moi un repli intérieur : le film était l’occasion de marcher dans des endroits que je connaissais, comme un retour aux sources de mon adolescence et de mon rapport au désir – en même temps, je m’inventais ces sources, et ce personnage qui marche, qui est moi sans l’être, a un aspect fictionnel. Je tenais également à filmer l’hiver, quand la nature est ralentie. J’étais à la recherche d’un engourdissement.

Pourquoi avoir tourné en Super-8 noir et blanc avec ce tremblé de l’image propre à la caméra ?

J’adore le Super-8 depuis que j’ai découvert ce format à quinze ans ! Je voulais aussi faire sentir l’écoulement du temps, les bobines qui s’écoulent comme l’eau d’une rivière. J’ai d’ailleurs assez tôt rêvé d’un plan de cascade comme on trouve dans le film, avec une correspondance entre l’eau qui tombe devant nous et le grain de l’image qui défile. J’ai hésité aussi : j’ai tourné des plans en Hi-8 et en numérique, que je n’ai finalement pas retenus. Je travaille maintenant sur une copie 16 mm du film, où l’expérience argentique sera encore plus présente.

Signal GPS perdu croise le regard subjectif d’un personnage, la lecture en français ancien d’un texte courtois du XIIe siècle et des messages d’une application de rencontre. Comment avez-vous élaboré cette construction à l’écriture ?

Cet entrecroisement est venu petit à petit, par intuitions et par surprises. Mais toutes les couches se sont vraiment assemblées et déployées grâce au travail avec le monteur, Sébastien Demeffe. Nous avons cherché les points de contact : la figure du cerf en était un, qui pouvait traverser les quêtes, permettre leur cohabitation, et aider le « mobile » à se construire. Je tenais aussi à l’alternance mécanique des choses, comme un déroulé cérémoniel, une impassibilité du film.

Pourquoi avoir inscrit à l’image la transcription en français contemporain ?
La présence des sous-titres a été une grande question. J’ai beaucoup cherché leur forme. J’ai voulu les asseoir dans le film en les mettant au centre. On entend au son le français ancien, qu’on reconnaît un peu mais pas tout à fait à l’image. On cherche les correspondances : la transcription nous met elle-même dans cette hésitation entre ancien et contemporain, dans cet écart du film où je me trouve, dans la recherche de points de contacts entre passé et présent.

La beauté de la langue est évidente. A-t-elle déterminé vos sources littéraires ?

Non. Je me souvenais d’un extrait du Chevalier de la charrette pour l’avoir étudié en cours de littérature. Aujourd’hui, je sais que c’est l’association entre désir et absolu qui m’a attiré. J’ai d’abord essayé de l’intégrer, avec des textes monastiques, en français moderne en prose. Plus tard seulement, j’ai découvert que le roman original était en vers ! J’ai vu sa beauté, et j’ai cherché à l’intégrer dans le film. J’ai appris à prononcer le français ancien, grâce à un cours et à l’aide d’une spécialiste de littérature médiévale, May Plouzeau, que je remercie. Lire cette langue allait dans le sens de l’intériorité du personnage.

La bande-son est composée de la voix off du personnage, de la lecture, des bruits de la nature et des notifications de l’application. Comment l’avez-vous conçue ?

Dès le départ, je voulais un personnage absent de l’image. Cela allait dans le sens de l’interdit que je ressentais alors sur le désir : un corps qui se censure et n’est plus qu’une voix. Le paradoxe, c’est que le personnage gagne en présence par le son ! Concrètement, j’ai multiplié les expériences d’enregistrement dans la nature : j’ai marché, parlé, lu des textes, je les ai criés près d’une cascade… Les paroles et l’environnement étaient liés. J’ai fait énormément de prises. Puis, au cours du montage avec Sébastien, nous avons réenregistré le texte ancien en studio pour le travailler séparément.

Les variations de ces registres très différents surprennent et apportent un certain humour parfois. Comment y avez-vous réfléchi ?

Cela vient de ces expériences d’enregistrement, qui m’ont heureusement aidé à décoincer le film : soudain, le « j’ai vu une biche » ou mes sifflements en voiture créaient un décalage ludique avec l’image. Cela donnait de l’air. J’ai voulu garder cela, pour dérider le film dans sa solitude et sa marche obstinée. C’est l’humour d’un ermite qui pointe à travers son austérité !

Les différentes quêtes du film semblent importer plus que leur résolution.

Oui, c’est vrai. Pour moi, il y a la question de l’ascèse comme chemin de désir, sensible par exemple dans le texte courtois, il y a le désir gay sur l’app de rencontre, et le désir de spiritualité chrétienne, sensible à plusieurs endroits. Le personnage essaie d’appréhender ces chemins en même temps, avec des hésitations. Le point commun, c’est qu’il y a un pas à franchir, et que ces quêtes n’ont pas de fin.

Propos recueillis par Olivier Pierre