ENTRETIEN PODESTA ISLAND

Entretien avec Stéphanie Roland

Podesta Island s’inscrit dans la continuité de vos explorations des géographies imaginaires et des territoires inconnus (physiques, dématérialisés ou mentaux), et en particulier des îles fantômes, qui ont déjà fait l’objet de certaines de vos œuvres, comme Phantom Islands (2019) et Deception Island (2017). D’où provient cet intérêt et comment est né le projet Podesta Island ?
Dans mon travail artistique, je m’intéresse aux systèmes complexes des sociétés occidentales qui créent, à travers leur fonctionnement, des zones ambiguës où s’opère une confusion entre réalité et fiction. Mon travail questionne les possibilités de représentation de ces fantômes de la civilisation occidentale: entités immatérielles, invisibles et négatives directement générées par notre système et dont elles font partie intégrante et l’influencent.
Dans cette optique, l’existence des îles fantômes a attiré mon attention et j’ai commencé à faire des recherches sur le sujet. J’ai été surprise par la richesse des narrations et des légendes générées autour de ces entités. Certaines îles ont été inventées suite à des mirages, certains explorateurs ont crée des îles et leur ont donné le nom du ministre de l’époque pour justifier leur expédition et récolter plus d’argent de leur gouvernement ! Certaines sociétés cartographiques ont placé des anomalies géographiques dans leurs cartes, pour prouver, en cas de plagiat d’une autre compagnie, que même leurs propre inventions ont été copiées. Ces notions volatiles ont paradoxalement eu des impacts réels et géopolitiques sur le monde.
Parmi ces îles, Podesta m’a particulièrement intéressée car c’est l’une des seules îles fantômes contemporaines. J’ai été très étonnée qu’un tel doute sur l’existence d’une île puisse subsister à notre époque hyper-connectée. Ça a été le point de départ de mes recherches.

Le film réunit de nombreux récits de natures différentes, telles que des interviews, des (fake?) news, des fabulations et des légendes, laissant toujours une incertitude sur leur origine et leur statut. Pourquoi ce parti pris ? Comment avez-vous identifié et sélectionné ces récits et comment avez-vous élaboré le scénario ?
Pour moi, cette façon de créer du récit reflète l’ère de la post-vérité, dans laquelle les vérités, les demi-vérités, les mensonges, la fiction ou le divertissement sont facilement interchangeables.
J’ai le sentiment que cette époque exige de nouvelles approches pour identifier les récits sous-jacents qui structurent notre perception de la réalité dans un monde où il n’y a plus de cadre de réalisme généralement accepté. Le récit « polyphonique » prend en compte la nature subjective et fictive des catégories que nous utilisons pour le percevoir et le définir, il rend compte pour moi d’une forme de complexité du fonctionnement occidental.

Dans cette exploration, aux prises de vues réelles sont entremêlées des images satellites provenant du système d’information géographique Google Earth. Qu’est-ce qui vous a amenée à intégrer ces images et comment les avez-vous élaborées ?
Dans un monde que je pensais exhaustivement cartographié, j’ai trouvé très beau que l’on se pose encore la question de l’existence d’une île, je voulais sonder les failles de cette connaissance étendue. Jacques Rivette dit que tout film ne serait qu’un documentaire de son propre tournage. Dans cet esprit, j’ai contacté Google Earth Studio afin de réaliser des vues satellites en temps réel de notre tournage, j’ai pu même diriger leurs paramètres de captation, angles de vue, focus, comme le ferait un chef opérateur. Ces prises de vue ont une distance limite au delà de laquelle on ne peut plus zoomer, ce qui rend l’image plus ambiguë, c’est cet interstice que j’ai choisi, pour que des éléments puissent quand même nous échapper.

De fil en aiguille, nous débarquons sur ce qui semble être l’ Île Podestá, pour découvrir qu’elle n’est pas déserte, mais habitée par trois naufragés. Le voyage se double ainsi d’ une errance mentale dans les zones inconnues de la psychè, entre mémoire, imagination et oubli. L’aviez-vous prévu dès le départ ? Et comment avez-vous travaillé à l’écriture des dialogues et à la direction des acteurs ?
En faisant mes recherches sur Podesta, j’ai découvert ce fait divers: trois personnes disparues lors d’une tempête au large du Chili, et dont les familles ont fait de nombreuses recherches car ils les pensaient à Podesta. Cela a fait écho à la controverse sur l’existence de l’île. Par ailleurs, cet événement me touchait beaucoup car on peut y voir aussi en filigrane le contexte politique du Chili, les recherches inlassables des familles des disparus sous la dictature de Pinochet, même si ce n’est pas abordé frontalement dans le film.
C’était la première fois que je dirigeais des comédiens pour les faire dialoguer, dans le cadre d’un récit. Au début, j’avais écrit un texte pour eux, mais je me suis rapidement rendu compte que je cherchais une autre voie. Lors des répétitions, j’étais plus intéressée par eux, leur personne, leur vécu réel que par mes textes, j’ai commencé à les interroger longuement sur leurs souvenirs et les moments marquants de leur vie. Nous nous sommes installés de manière très naturelle dans un dialogue proche de ceux que j’ai avec mon psychanalyste, associant des idées, laissant parler l’inconscient. Mon propre processus d’analyse m’a d’ailleurs apporté beaucoup d’ouvertures et de connexions inattendues dans mon travail artistique en général. Je voulais donc, dans un esprit documentaire, que les acteurs ne soient pas le vecteur d’une fiction mais de leur propre vécu réel re-fictionnalisé et intégré en écho avec celui de l’île. Une des protagonistes se tape la tête « pour oublier », ce n’est pas innocent, à une époque où des données exhaustives sont collectées sur nos vies, le droit à l’oubli devient une utopie. L’île est pourtant la terre idéale pour se réinventer de manière imaginaire, de nombreux jeux vidéos fonctionnent sur le paradigme de cette tabula rasa, d’un nouveau monde encore possible.

Le film est tourné entre les côtes belges et irlandaises. Comment avez-vous choisi ce cadre et comment s’est déroulé le tournage dans de tels décors ?
Le tournage sur l’île de Podesta a été réalisé avec une petite équipe documentaire très aventureuse, avec beaucoup de liberté et d’improvisation sur place. Ce voyage était aussi une forme d’errance et de recherche autour de la sensation d’insularité. De nombreuses aventures et circonstances ont modelé le film : une météo absolument hostile, une tornade, des tempêtes en bateau, etc. Ce périple avait un petit goût de tournage extrême à la Werner Herzog, un de mes héros ! J’ai parfois choisi de ne pas masquer ces traces du temps ou accidents du tournage, pour garder cette brutalité à laquelle nous avons été confrontés.

Dans le film, il est dit «l’absence est terrifiante, et parfois, nous avons besoin de la remplir en racontant des histoires». En effet, le film ne semble pas vouloir résoudre le mystère qui entoure l’île, mais plutôt célébrer les possibilités infinies de la création offertes par le vide et l’inconnu. Savez-vous déjà de quoi traitera votre prochain projet et sous quelle forme sera présenté ?
Je termine actuellement le montage de mon nouveau projet, un essai documentaire qui a pour sujet le Point Némo, zone maritime très isolée du Pacifique Sud, utilisée comme vaste cimetière de matériel astronautique pour accueillir les restes de vaisseaux spatiaux obsolètes mais néanmoins contrôlables. Il s’agit d’un endroit très peu connu et documenté. Il n’existe pratiquement aucune archive, ni images de ce point. Je m’intéresse ici à un point de vue non-humain, celui d’un objet spatial, de sa naissance à sa mort, à partir de différentes archives fictives et réelles. Le film est construit sur le rythme d’un rite funéraire, ce sont les funérailles d’une machine chargée de fantasmes exploratoires, mais également celles d’une croyance utopique dans les technologies et le progrès.

Propos recueillis par Marco Cipollini.