Entretien – Lucie perd son cheval

Lucie perd son cheval
Entretien avec Claude Schmitz

Votre nouveau film est à la fois le portrait d’une actrice, Lucie Debay, qui est aussi une amie de longue date, et une réflexion sur le métier d’acteur. Pourquoi elle, et pourquoi vous lancer, à ce stade de votre cheminement, dans une telle entreprise ? Quelle a été l’impulsion première ?

Je pense que j’ai voulu m’intéresser au fait de réaliser le portrait d’une femme. Il se trouve que je connais bien Lucie et que nous travaillons ensemble depuis longtemps. Pour être plus précis je dirai que j’avais envie d’inventer un portrait de femme. Par ailleurs, la réalisation de ce film est liée à un concours de circonstances et n’était pas préméditée. Pour une très grande part, il s’est inventé durant son tournage, pour une autre durant les répétitions d’un spectacle que nous avons créé – à Marseille, notamment – juste avant la seconde vague de la pandémie et dont la tournée a été interrompue brutalement.

Avant de devenir un film dont le cœur se situe dans un théâtre à l’arrêt, Lucie perd son cheval était un spectacle théâtral incluant des projections vidéo. Pourquoi cette métamorphose et ce passage de l’espace théâtral à l’écran de cinéma ? Pouvez-vous revenir sur la genèse du film ?

Je réalise depuis un moment des spectacles qui allient théâtre et cinéma. Ce ne sont pas des projections vidéo qu’on y trouve, mais de vrais films qui, alliés au médium théâtre, créent des œuvres hybrides. Quand la tournée du spectacle – qui s’appelle Un Royaume – a été interrompue, nous nous sommes retrouvés sur le grand plateau du théâtre de Liège avec nos décors et aucune perspective. Serge Rangoni, le directeur du Théâtre de Liège, m’a alors proposé d’adapter la partie théâtrale de mon spectacle en film. Nous avons donc transformé le théâtre en studio de cinéma et tourné en huis clos – en pleine pandémie – cette épisode que j’ai ensuite ajouté à la partie qui se déroule dans les Cévennes.

Comment s’est joué, pour vous, dans la première comme dans la deuxième forme, le frottement ou l’agencement entre théâtre et cinéma ?

Je considère, avec ce projet, que le théâtre et le cinéma sont intrinsèquement liés et ce, dès l’origine. C’est un système de vase communicants. Disons qu’il y a forcément dans les deux cas un travail d’adaptation mais que celui-ci demeure minime.

Pourquoi avoir fait de Lucie une « chevaleresse » pour évoquer son questionnement quant à son métier d’actrice ?

Parce que les acteurs et les actrices sont comme des chevaliers errants. Ils sont en quête d’une quête, en quête d’un rôle, en quête d’une mission. C’est un métier étrange. Les acteurs ne sont pas des mercenaires car contrairement à eux, ils ont un code moral, ils servent, pour la plupart, un idéal.

A partir d’une situation de départ intime et prosaïque – Lucie en vacances chez sa mère avec sa fille – le récit s’aventure dans des dimensions beaucoup plus romanesques. De même dans le théâtre, vous travaillez le grand écart entre trivial et merveilleux. Qu’est-ce qui vous attire, que recherchez-vous dans cet écart des tons, ce basculement constant d’un registre à l’autre ?

C’est la question du « récit » qui m’intéresse. C’est-à-dire, d’interroger comment on raconte une histoire. Les frictions entre fiction et réalité, trivialité et merveilleux, naturalisme et facticité, les ruptures de tons, les virages dramaturgiques serrés – par exemple – amènent le spectateur à s’interroger sur ce qui lui est donné à voir. Mes films ne sont qu’un jeu sur la question de la représentation. C’est-à-dire qu’ils invitent à ce qu’on les croie en même temps qu’ils affirment sans cesse leur duperie.

Lucie perd son cheval, le théâtre est à l’arrêt : c’est à la faveur de ces situations de panne, de désoeuvrement, que la pensée et l’imagination se mettent en branle. Pourquoi ce parti pris ? Quelle vertu trouvez-vous à de telles situations ?

C’est un cadre de sens qui permet toute sorte d’errances. Disons que pour faire des films qui ne sont pas scénarisés il vaut mieux inventer une situation lâche, qui permette de divaguer. Et puis j’aime les digressions. J’ai l’impression qu’une non-situation est propice à cela. Évidemment avec la crise sanitaire l’histoire de ce théâtre à l’arrêt a pris un autre sens.

« Le théâtre c’est de la merde. Faut juste être là. » Que pensez-vous de cette maxime répétée par le metteur en scène dans le théâtre à l’arrêt ? Exprime-t-elle une sorte de credo personnel ? Le cinéma et le théâtre diffèrent-ils, pour vous, quant à cette nécessité d’être là ?

C’est quelque chose que je pense, oui. Le théâtre, le cinéma, tout ça est à la fois vain et essentiel. Je me situe quelque part dans cette tension. Disons que de façon plus large on pourrait traduire cela en disant que nous nous agitons beaucoup alors qu’il s’agit en définitive, dans la vie, d’être là… Et c’est très difficile. Par ailleurs, j’ajouterai que ce qui rapproche le théâtre du cinéma, c’est que dans ces deux médiums on cherche des moments d’éternité. C’est rare, mais ça arrive. Ce sont des éternités brèves.

Lucie, elle, se répète qu’elle ne doit pas « perdre le fil ». Lequel ?

Le fil de son histoire, le fil de l’histoire… Peut-être que c’est une phrase qui est adressée au spectateur. Pour finir c’est un peu lui qui doit essayer de ne pas perdre le fil. Mais c’est peut-être adressé à moi-même également. C’est moi qui avais peut-être peur de perdre le fil de Lucie… alors que tout est assez simple en réalité.

Entretien réalisé par Cyril Neyrat