ENTRETIEN – LES YEUX REMPLIS DE NUIT

Entretien avec Marie Alberto Jeanjacques

Les yeux remplis de nuit est une adaptation libre de la nouvelle « La marque sur le mur » de Virginia Woolf. Quelle est l’origine de ce film et d’où vient ce titre ?
Rien d’autre que la rencontre avec cette nouvelle qui a résonné pendant plusieurs années. Fixer une forme et basculer dans un état de rêverie est une chose très commune que tout le monde, à sa manière, a plus ou moins expérimentée. Il me semble que cet imaginaire, ce temps-là propre à chacun est d’une richesse inouïe. Ce qu’il s’y passe est fondamental si nous nous y attardons un peu, et reste alors peut-être encore une issue accessible à tout le monde pour s’arracher parfois au réel. Ma tentative était de faire un film qui aurait cette forme-là. Les yeux remplis de nuit, un vers de Góngora.

Au son, le texte de Woolf interprété par l’actrice Laure-Lucile Simon – en off, en direct, ou enregistré – alterne avec la voix d’une chirurgienne décrivant les gestes d’une opération. Comment avez-vous envisagé ce parallèle entre ces deux voix, ces deux récits ?
J’ai créé cet espace de narration autour de l’opération qui n’existe pas dans la nouvelle pour déployer une ouverture vers un état de latence, pour rentrer au plus près de la fabrication des images par le regard.

Vous avez filmé en 16 mm, en format 4 :3 et les déplacements se font quasiment exclusivement en travelling latéraux. Pourriez-vous revenir sur le choix de ce dispositif ?
Les travellings sont un prolongement de l’écriture, interrompus par des formes de surgissement. Les lents travellings avant sur les fragments d’objets offrent une dilatation du temps accordé à l’observation et j’espère même amener à entendre leur voix muette. Le 4:3 m’a paru un choix pictural se rapprochant du cadre en peinture.

A un moment, on entend la voix de Michael Lonsdale qui parle de peinture. Pourquoi avoir inclus cet extrait ?
Peut-être parce que pour moi, la peinture est l’endroit de la grande consolation. Certaines voix aussi produisent cet effet sur moi, notamment celle de Michael Lonsdale.

A la fin du film, une transition s’opère, de la couleur au blanc, de la lumière artificielle à la lumière naturelle, du décor de cinéma au décor de la ville. Pourriez-vous revenir sur ce mouvement ?
Ce mouvement est un dévoilement, un soulèvement des paupières.

Propos recueillis par Louise Martin Papasian