ENTRETIEN LES PERCHÉS

Entretien avec Guillaume Lillo

Une place centrale est accordée dans votre film à la voiture, et surtout à la rue vue à travers le pare-brise. Pourquoi avoir choisi ce motif visuel et narratif ?
Le film se présente comme une introspection, un voyage intérieur que le motif de la route met en images. Le pare-brise sert de support à la pensée et à l’imaginaire tel un écran de projections. Les voitures sont au coeur des préoccupations du narrateur. Elles ont participé à la construction de son identité, viré à l’obsession et il ne s’y retrouve plus. C’est un motif d’absurdité propre à la condition humaine. Un passionné d’automobile pour de mauvaises raisons, qui n'a pas son permis de conduire. Il
est tiraillé entre plusieurs facettes de sa personnalité (le masculin, le féminin) qu’il doit réconcilier pour renouer avec sa nature profonde. Je me suis inspiré de mes propres déboires. Avec le recul, je les trouve inventifs.

Vous faites le choix de ne jamais filmer un visage humain. Pourquoi ce choix ?
Le film est composé d’images préexistantes. Avec un tel dispositif, il était impossible de trouver des visages interprétant les dialogues. J’ai donc joué de hors champ. D’autre part, l’image de soi est une problématique fondamentale du personnage. Le visage manquant exprime son dégoût de lui-même, sa honte. Il ne saurait se regarder et encore moins se montrer aux autres. J’ai essayé de transmettre ses émotions par d’autres moyens que les expressions d’un visage. Les images à la première personne
associées à la voix-off transcrivent son intériorité. Le film devient mental. Ce sont les sensations que j’ai visées.

Vous filmez au contraire beaucoup d’animaux, en gros plan ou en volées en plan large. Pourquoi cette présence constante ?
J’aime beaucoup les animaux. Ils expriment le caractère romantique de mes personnages et placent la nature au coeur de leurs enjeux. Je considère que l’être humain est un animal comme les autres, parfois trop conscient de lui-même. Ici, les oiseaux symbolisent les fous et les patients du centre médico-psychologique que fréquente le narrateur. Ils incarnent la liberté qu’il aimerait conquérir pour se sentir plus vivant. Ce sont des modèles pour lui.

Votre narrateur se raconte à plusieurs conducteurs différents. Pourquoi cette forme éclatée, plutôt qu’un seul dialogue, comme le laissait soupçonner le début ?
Le film mélange les interlocuteurs dont certains apparaissent plusieurs fois. Il adopte une forme documentaire comme si les discussions avaient été montées pour organiser le discours. C’est implicite. Par ailleurs, le personnage aimant rouler en voiture, il multiplie les trajets en auto-stop et par-là même les rencontres. Il poursuit sa litanie quelle que soit la personne qui l’écoute comme s’il se confiait à un psy. Mais les conducteurs ne l’entendent pas tous de la même oreille. Il y a une volonté d’humour dans ce choix.

Pouvez-vous évoquer, sans rien dévoiler de l’essentiel, la méthode de fabrication de votre film ?
Comme Rémy, mon film précédent, Perchés est un film de montage réalisé à partir d’images téléchargées sur internet. Du net found footage. Après la phase de recherche, je les retouche et j’en détourne le statut pour faire de la fiction. C’est un moyen d’appropriation. Le recyclage des vidéos est une forme d’écriture que j’ai adoptée à une époque où je redoutais les tournages. Les potentialités sont très fortes. J’en ai fait un terrain de jeu et d’expérimentation. YouTube est une mine d’or. Les YouTubeurs, qui filment souvent n’importe quoi et osent le partager, sont une grande source d’inspiration pour moi.

Propos recueillis par Nathan Letoré