ENTRETIEN LES ANTILOPES

Entretien avec avec Maxime Martinot

La première partie de votre film est construite autour d’un texte de Marguerite Duras. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce texte, et pourquoi vous avez voulu l’adapter ?

Je suis tombé sur le texte de Marguerite Duras et il m’a plu tout de suite. C’est un texte qu’elle a écrit dans les Cahiers du Cinéma, pour le numéro dont elle a été
rédactrice en chef (Les yeux verts, réédité plus tard en livre). Ce qui était beau, c’était l’indécision entre le fait de savoir si cette histoire d’antilopes se donnant la mort en masse était vraie ou pas : je n’avais pas envie de savoir s’il s’agissait ou non d’une légende. Il y a quelque chose à la fois du compte rendu scientifique et du poème lyrique, puisant dans le genre de la fable et de la légende. On aime ne pas choisir, et c(est cette tension mystérieuse qui m(avait le plus marqué.
J’ai gardé le texte en tête, et j(ai voulu l(enregistrer, car il est court et très beau dans sa langue, moins sec et elliptique que d’autres textes de Duras. Il est presque classique, mais moderne aussi dans sa brièveté. Je voulais l(enregistrer simplement pour pouvoir l’entendre. Au début, je pensais l’utiliser avec des images « neutres » de documentaire animalier, mais à la place, je l’ai utilisé dans Histoire de la révolution, mon film précédent. L’année dernière, au début de la pandémie amenant son lot d’images policières filmées par des drones, ces images de drones utilisées dans les documentaires animaliers ou sur youtube par des chasseurs me sont revenues et m’ont rappelé l’idée initiale, ces antilopes qui courent pour échapper aux drones. Ce sont des images de documentaires animaliers, mais elles sont oppressantes : on a l’impression que l’antilope court plus pour fuir le drone qu’un prédateur. Ces images entraient en résonance avec les drones qui surveillaient Paris, avec ces images de Paris complètement vides, comme un fantasme de surveillance. Je me suis demandé si c’était de la paresse de reprendre le même texte, mais non, j’ai
construit un autre film autour de ce texte, et utilisé une autre prise. C’est un film que je considère comme un ciné-tract, une forme que j’aime beaucoup et que je ne trouve pas du tout dépassée, où il y a encore des choses à faire. On glisse de la fable à l’actualité, de l’éternité au contemporain. C’est une tension temporelle très grande dans un film très court.

Une séquence marquante est construite autour d’images de chasse. Pourriez-vous expliciter le lien entre ces images et celles qu'on voit dans le reste du film ?

C’était pour expliciter le propos : je vois l’imagerie du drone comme une imagerie de chasse, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. C’est une généralisation, mais qui
correspond à mon point de vue sur ces images. Pour moi, ce sont les mêmes types d’images : comme si le devenir de l’image-drone menait forcément vers l’acte de tuer.
Fatalement, on en revient toujours à une imagerie policière.

En parallèle aux propos sur la situation politique française, vous incluez des images de Chili et de Black Lives Matter. Pourquoi ce parallèle entre les situations politiques ?

J’ai fait le film l’année dernière, donc je l’ai fini vers mai 2020. Castaner était encore en poste au Ministère de l’intérieur. Je ne l’ai pas réactualisé depuis, mais il y a eu la loi Sécurité Globale entre-temps… L’idée reste, de partir de très loin pour arriver à aujourd’hui. Et comme c’est un ciné-tract, il se doit de déboucher sur un appel à la lutte. Ces images, du Chili et de Black Lives Matter, montrent des gens qui ont trouvé, individuellement ou à plusieurs, des solutions techniques pour faire face aux drones. C’est légalement dangereux de le faire, mais c’est un appel à la lutte. Pour ce qui est du passage de la métaphore animale aux images de luttes concrètes,
quand on lit Duras, on pense fatalement à ce qu’il y a de commun entre les antilopes et les humains : ces déplacements, cette pulsion du mouvement, d’aller de l’avant pour
des raisons de vie ou de mort… Duras parle de mort et de suicide dans son texte, mais il y a aussi beaucoup qui relève de l’élan vital. Un mouvement irrépressible de lutte et de cohérence de groupe.

Entretien avec Nathan Letoré