ENTRETIEN LACERATE

Entretien avec Janis Rafa

Vous avez été invitée à faire ce film par la fondation In Between Art Film, dans le cadre du projet MASCARILLA 19 – CODES OF DOMESTIC VIOLENCE, sur les violences domestiques, en particulier à l’égard des femmes. Comment avez-vous été sollicitée ?
Dans quelle mesure les conditions de production ont-elles eu un impact sur la réalisation du film ?

Pendant le premier confinement, j’ai été contactée par le programmateur Leonardo Bigazzi, qui m’a proposé de réaliser un film dans le cadre du projet « Mascarilla 19 ». Bigazzi connaissait mon film précédent et mon travail artistique. Nous avions huit mois devant nous pour faire des recherches, échanger sur le projet et produire le film, alors que je résidais et travaillais chez moi, à Athènes. Curieusement, le film est né entre le moment où nous sommes sortis du premier confinement et le démarrage d’un second confinement, en octobre 2020. Je pense que les questions de captivité imposée, d’espace personnel, de cohabitation et de liberté dont nous avons tous fait l’expérience, d’une façon ou d’une autre, durant ces derniers mois ont nourri ma
réflexion et imprégné le film.

Vous avez imaginé une errance dans une demeure délabrée, un intérieur bourgeois où les vestiges d’une splendeur déchue, d’une opulence passée sont exposés. Pourquoi
cette mise en scène ? Pourquoi ce cadre sociologique ?

J’ai tout de suite souhaité aborder le thème de la violence domestique, de l’héritage de la violence et de l’inversion des structures de pouvoir par le biais de la fiction, de la mise en scène et d’un récit sans texte ni dialogues. Je voulais créer un univers visuel dans lequel l’histoire de la violence masculine, dominante et immuable, et l’histoire de l’art ou de la peinture pouvaient fusionner dans ce lieu abandonné, autrefois symbole de confort et d’opulence.

Vous avez écrit un film muet, sans aucun dialogue, qui repose avant tout sur les principes du symbole et de la métaphore. Pouvez-vous nous parler de ces choix et de
l’écriture du film ?

C’était pour moi un défi que d’arriver à décrire la violence et les hiérarchies entre les genres, les êtres (humains / animaux) et les espaces (extérieur / intérieur) sans tomber dans le symbolisme habituel de l’oppresseur contre le corps opprimé, torturé ou résistant. De plus, je pense que la violence domestique ne s’applique pas seulement aux humains, mais aussi à la façon dont nous percevons et reconnaissons la vie animale et la vie d’autrui au quotidien. Utiliser le thème du chasseur, du chien de chasse et de la proie me permettait de replacer la question d’actualité des violences domestiques sur une échelle universelle intemporelle.

Votre traitement visuel des corps, votre façon de composer des natures mortes et des vanités rappelle l’école de la peinture flamande et italienne, particulièrement les tableaux du Caravage. Pouvez-vous apporter un éclairage sur cet univers pictural ? Comment avez-vous travaillé l’image ?
Le film est une composition d’images qui font référence de façon indirecte à l’école
caravagesque, aux scènes de chasse du XIXème siècle et aux natures mortes flamandes.
Toutefois, la première source d’inspiration du film reste la peintre italienne Artemisia Gentileschi et ses tableaux de Judith décapitant Holopherne.
J’ajouterais que la maison que nous avons choisie pour le film est l’un des facteurs principaux qui nous ont conduits à choisir ce type de compositions et de mise en scène. Cela nous a libérés de la narration classique et de la cohérence temporelle, et nous avons donc pu traiter chaque séquence comme un tableau vivant.

Vous reproduisez une scène de chasse : le gibier, la charogne, une meute de chiens qui hante les lieux. Quel lien faites-vous entre la chasse et la question des violences domestiques ?
Je considère la violence comme une construction ancestrale qui oppose l’humain à tout ce qui n’est pas lui/elle. J’entends par là la supériorité masculine et a fortiori humaine sur ce qui est considéré faible, inférieur, muet, dénué de logique ou d’émotions. Les animaux représentent une part importante de cette « incompréhension » dans notre façon de percevoir le monde et notre supériorité, dans les rapports entre êtres humains et entre les humains et la nature. Ainsi, le thème de la chasse dans le film me permettait de commenter non seulement la tradition occidentale mais aussi l’histoire de l’humanité.

Votre film aborde les violences domestiques de manière assez frontale, mais sous un angle inhabituel, pour ne pas dire tabou : la violence qui se retourne contre l’agresseur, l’éventualité d’une vengeance, la question de l’auto-défense. Qu’est-ce qui vous a amenée à traiter la question sous cet angle ?
Faire en sorte que le personnage féminin se retourne contre son agresseur, laisser la place à un scénario d’auto-défense, ou même de vengeance, était une décision difficile à prendre, sur laquelle Leonardo Bigazzi et moi avons beaucoup échangé au départ. Mais la fiction et le cinéma sont des canaux idéaux pour explorer cette possibilité, surmonter les tabous et les aveuglements, et proposer un point de vue différent sur la question.
Libérer l’animal, donner le pouvoir à la femme et inverser les rôles entre bourreau et victime me semblait essentiel pour écrire un film sur les violences domestiques à notre époque.

Votre bande-son fait la part belle aux mouvements des chiens et à leur animalité (halètements, grognements, gémissements…). Comment avez-vous façonné ce paysage sonore ?
Avec le directeur de la photographie Thodoros Mihopoulos (GSC), nous avons chorégraphié
l’image en fonction de l’architecture des lieux, des mouvements instinctifs des chiens et des corps immobilisés de la femme et de l’homme. À l’inverse, avec l’ingénieur du son Aris Athanasopoulos, nous avons fait en sorte que le son adopte un autre type de mouvement et de rythme dans l’espace, qui n’est pas toujours visible.
Nous entendons souvent des choses qui n’apparaissent pas à l’écran. Le son renforce cette version subvertie de l’espace habité par la présence des chiens qui se déplacent librement, avec nervosité. Cet espace sonore fait de physicalité, de textures et d’animalité que crée la bande-son était nécessaire pour aborder les questions d’auto-défense, de prise de pouvoir, mais aussi d’abandon et d’enferment. L’animal est enfin libre, mais il reste enfermé à l’intérieur.

Propos recueillis par Claire Lasolle