ENTRETIEN LA COLLINE

Entretien avec Julien Chauzit

Le titre de votre film n’est pas sans faire penser à celui d’un film d’horreur ou de genre. Certaines parties, certains plans ont trait au cauchemar, au film de science-fiction. Pouvez-vous nous parler de l’écriture du scénario et de vos intentions de mise en scène ?

La Colline est né de la terrifiante explosion, à l’été 2018, d’articles sur le changement climatique et l’effondrement. Dans les endroits du globe qui en ont le privilège, c’est précisément par les cauchemars que la catastrophe survient : elle est là, invisible, on en pressent l’imminence, et malgré tout la vie continue presque comme avant. J’ai donc cherché à miner le film avec cette part cauchemardesque qui exprime notre inquiétude de voir le monde, tel que nous le connaissons, devenir hostile.
La Colline est un film improvisé. Je voulais éviter une narration trop classique afin de composer un film de vacances qui repose sur des ambiances davantage que sur une intrigue. Un film qui, comme les vacances, avance sans trop savoir où il va, au gré des humeurs, des rencontres et de la météo. Il s’agissait d’écrire à partir du réel. Pour ce faire, je suis parti d’un territoire, j’en ai référencé les lieux qui m’inspiraient au regard des enjeux du film, et y ai rencontré des gens à qui j’ai proposé de participer à l’aventure. Au tournage, nous n’avions qu’un séquencier qui mentionnait ces lieux et ces personnes, et quelques éléments narratifs. Le but était de documenter la vie d’un groupe à l’épreuve d’un territoire et de rencontres, puis d’en observer le
mouvement intérieur. A partir de cette matière touffue, le montage a représenté un considérable travail d’écriture.

C’ est votre premier film. Vous vous êtes entourés d’une large équipe. Pouvez-vous nous éclairer sur les conditions de production ?

Dans les circuits traditionnels, il est presque impossible de produire un film sans scénario. La Colline est porté par une association, Les autres films, qui a permis de récolter de quoi défrayer, et parfois rémunérer chichement les gens qui ont travaillé sur le film. La fragilité de notre modèle nous a cependant offert la liberté de lancer rapidement le tournage, et de le conduire avec une grande souplesse.

Vos personnages sont portés par de jeunes acteurs ou des acteurs non-professionnels. Comment avez-vous travaillé ensemble ? Quelle a été la part d’improvisation dans l’écriture des dialogues ?

Si chaque séquence ou presque procède d’un canevas, la part d’improvisation des dialogues est totale : les acteur·ices avaient à vivre les situations et les rencontres à l’aveugle, ces dernières ne leur étant révélées qu’au dernier moment. Le dispositif de filmage est venu capter cette vie qui se déployait selon la logique propre du groupe et des états qu’il traversait.

Vous proposez le portrait d’une génération, de ses affects, de ses aspirations et de ses préoccupations. Comment avez-vous construit vos personnages ? Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

Les personnages ont été construits à partir de la personnalité des acteur·ices, qui ont gardé leur prénom. Comme dans le film, la plupart se connaissaient déjà. Cependant, rapprocher les acteur·ices des personnages ne signifie pas les confondre : l’histoire que vivent les seconds n’est pas la leur, et ils ont dû exacerber en eux les questionnements du film, à travers des rencontres, des paysages, des discussions et des lectures. Leurs désirs et leurs émotions se sont alors mêlés à des inquiétudes de génération. Pour cette façon de capter le jaillissement de la vie au prisme de l’idée qu’on se fait d’un monde, Du côté d’Orouët, de Jacques Rozier, ou les films de Guillaume Brac, ont été des sources propices.

Vous travaillez autour et à partir d’une culture locale, des tropismes d’un territoire et de ses paysages. Quelle est votre relation à ce territoire ?

Je suis né à Martigues et y ai vécu jusqu’à mes 18 ans. Comme pour beaucoup d’habitants, les usines faisaient à mes yeux partie du paysage, à tel point que lorsque je me suis mis en quête d’un espace perturbé par un projet écocide afin d’y tourner un film, je n’ai d’abord pas du tout songé à Martigues. C’est en préparant et en tournant La Colline que j’ai posé un regard neuf sur ce territoire, et découvert combien il était contradictoire. A l’instar du personnage de Mélisande, c’est en revenant chez moi que j’ai vu les usines pour la première fois.

Certaines séquences mobilisent des ressorts plus documentaires et laissent place aux témoignages d’habitants du territoire. Comment avez-vous réfléchi l’intrication de ces séquences avec la fiction ? Comment avez-vous travaillé leur mise en scène ?

J’ai imaginé le groupe des personnages comme un vaisseau de fiction à partir duquel explorer le monde réel. Leur rôle était parfois de devenir des seconds rôles, de se mettre en retrait pour accueillir une parole, afin que, par mimétisme, le spectateur fasse de même. Le lien qui se nouait entre les acteur·ices-personnages et les habitants insufflait alors à ces derniers la confiance et le naturel qui font oublier les caméras et les micros. Dans ces séquences, le principe de la mise en scène, c’est l’écoute, véritable nécessité politique.

Vous mettez en scène la prise de conscience écologique de quatre jeunes adultes et la trajectoire d’un éveil politique. Votre film est-il pour vous une façon de vous adresser aux gens de votre génération ? Comment avez-vous réfléchi la question du message que l’on retrouve dans la forme chantée du rap ?

En un sens, oui. Au début, je m’imaginais formuler un appel de génération à se ressaisir d’un monde dont on nous a dépossédés. Assez vite, j’ai senti que le film résistait à la limpidité d’un « message », et l’en ai dépouillé. Il en reste le cri d’Ilan et Mélisande lors du rap, qui s’approprient la révolte de la femme politique de la vidéo. Si le film porte un appel, je crois maintenant qu’il a la forme d’une question : comment se dresser ensemble contre le sort qui nous est fait ?

Propos recueillis par Claire Lasolle.