ENTRETIEN – KHTOBTOGONE

Entretien avec Sara Sadik

Dans votre film, Zine raconte comment il a été transformé par son amour pour Bulma et qu’il veut
devenir « la meilleure version de lui-même ». D’où vient ce personnage et comment avez-vous
travaillé l’écriture de la voix-off ?

Le personnage de Zine est principalement inspiré d’Ahmed Ra’ad Al Hamid que j’ai rencontré sur
Instagram il y a un an. On est devenu amis très rapidement et il m’a notamment raconté son histoire
d’amour naissante. J’ai alors créé Zine et écrit sa parole à partir de son histoire, ainsi que celles de Brian
Chiappetta et Abdellah Majdoub qui se sont ajoutées durant le processus d’écriture. A ces récits
racontés se sont également ajouté des extraits de paroles de musiques, prenant la forme de déclaration
d’amour, de rappeurs tel que JuL, Ninho, MMZ ou encore Alonzo ainsi que des citations partagées par
des adolescents sur les réseaux sociaux. Que ce soit pour ses relations amicales et amoureuses, ses
pensées, sa vulnérabilité, ses ressentis, ses combats intérieurs et ses émotions, Zine est un concentré
des paroles intimes de plusieurs hommes que j’ai réellement ou virtuellement rencontrés durant le
processus d’écriture.

Vous mettez en scène des personnages masculins, marqués par des codes vestimentaires et
langagiers empruntés à la culture populaire, notamment de la diaspora maghrébine – à
commencer par le titre de votre film « khtobtogone ». Vous abordez par ailleurs la masculinité à
travers le prisme de l’amour et de l’amitié. Quelle est l’origine de ce titre et quel est le sens de
votre démarche artistique ?

Le titre Khtobtogone est tiré d’une vidéo Snapchat publiée en janvier 2019, à la suite des échanges entre
les rappeurs Booba et Kaaris au sujet de l’organisation d’un combat, d’un « Octogone » entre les deux.
Dans cette reprise parodique, un jeune homme lance un appel pour un « Khtob-togone », « khtob »
signifiant en arabe le fait d’aller demander la main d’une femme.Mon travail part toujours de
témoignages, d’anecdotes d’adolescents ou d’hommes que je rencontre, à partir desquels j’écris des
fictions. Il y a donc une part de documentaire dans chacun de mes films, une matière réelle et riche qui
me permet d’écrire des histoires sur les différents sujets qui les traversent. Celui de l’amour, qu’il soit
romantique, fraternel, amical ou familial, en est un des principaux, malheureusement peu souvent
abordé, raison pour laquelle j’ai décidé de mener un projet de longue durée à travers ce prisme.

« Des fois j’ai l’impression d’être un corps, un corps vide, déshumanisé ». Cette phrase semble
résumer les différentes formes de violence – sociale, raciale – subies par le personnage de votre
film. Est-ce une façon de répondre à celles-ci que de lui donner la parole ?

Les personnages de mes films, comme les personnes dont ils sont inspirés, viennent d’endroits
traversés par des violences sociales et politiques qu’ils subissent, entre autres celle de la
déshumanisation, induisant des effets sur leur vie et leur santé mentale, des impacts sur leur perception
d’eux-mêmes et leur construction de soi, etc. J’utilise mon travail comme un lieu permettant d’oraliser
des ressentis et des émotions intimes qui ne sont que très rarement dits, car/donc peu écoutés et
entendus. L’utilisation de la voix-off me permet de mettre en lumière et de donner à écouter ces pensées
internes et internalisées.

Vous avez créé votre film à partir du jeu vidéo Grand Theft Auto V (GTA), un jeu particulièrement
violent, mais pour reconstituer des paysages édéniques, dont le caractère onirique est renforcé
par la musique, ce qui contraste fortement avec le climat du jeu d’origine. Pourquoi avoir fait ce
choix et comment vous l’êtes-vous approprié ?

La version online et le mode cinéma de GTA V permet une très grande liberté en termes de
personnalisation et de réalisation, que l’on retrouve dans les machinima réalisés à partir du jeu.
Khtobtogone est d’ailleurs un hommage aux fans qui reproduisent des clips de rap français avec cette
technique. Nous avons utilisé des mods[1] crées et mis en open-source par d’autres utilisateurs et Diego
Grandry en a créé de nouveaux à partir des besoins que j’avais pour le scénario. J’ai pu y intégrer le
personnage de Zine ainsi que des éléments qui font partie de sa réalité, ses vêtements et ses

accessoires, des éléments culturels typiques de la France ainsi que des symboles de la ville de Marseille
apportant ainsi une dimension documentaire. L’utilisation de CGI[2] rend plus complexe la transmission
d’émotions. Il était donc important pour moi de faire des repérages sur la map pour sélectionner des
paysages qui permettent de renforcer les émotions de Zine sur le moment, mais aussi de jouer sur les
environnements, sur la météo, sur la longueur des plans, sur la composition des scènes et d’ actions
parfois irréelles, ainsi que sur la musique composée par DJ13NRV qui les accompagne.

Ce film avait été commissionné par le Cnap en partenariat avec Triangle Astérides. Avez-vous de
nouveaux projets à venir ?

Je suis actuellement en résidence à LUMA Arles, où je travaille sur un projet de film abordant la place
des jeunes dans le territoire et l’histoire de la ville d’Arles. Je prépare également mon prochain solo-show
qui ouvrira le 11 septembre 2021 au CAC Brétigny, reprenant l’ensemble du projet Hlel Academy dont
Khtobtogone fait partie.

Propos recueillis par Louise Martin Papasian

[1] Mod : modification d’un jeu vidéo existant
[2] Effets spéciaux numériques