ENTRETIEN – JOJO

Entretien avec Antoni Collot

1. Dans Paul est mort (2018), vous inventiez le personnage de Paul Eichmann, très inspiré par le philosophe David Lewis. Dans Jojo, c’est l’enfance de Georges Bataille qui vous a intéressé. Pourquoi ?
Je profite de l’écriture pour dialoguer avec des auteurs que j’aime et avec qui j’aurais aimé être en relation, en premier lieu pour réparer la frustration de n’avoir pas pu le faire de leur vivant. Puis, pour prolonger le plaisir du texte. Enfin pour ne pas les laisser seuls avec les morts.

2. Des écrits vous ont-ils inspiré pour élaborer ce scénario ? Quels en étaient les enjeux ?
Les textes de Georges Bataille faisant partie de son projet de « Somme athéologique », particulièrement L’Expérience intérieure, Le Coupable et L’Alleluiah qui sont ceux qui me touchent le plus. Mais aussi deux événements dans des pièces de Sophocle. D’abord, Philoctète souffrant d’une blessure au pied suppurante et dégageant une odeur infâme, abandonné à la solitude de ses cris et de ses douleurs sur l’île de Lemnos. La beauté du poème de Baudelaire Une Charogne que Jojo doit apprendre n’est, pour moi, pas sans lien avec cet épisode. Puis, Ajax aveuglé par Athéna massacrant des animaux qu’il pense être les compagnons d’Ulysse avant de revenir à la raison et d’être rongé par la honte. Tout ce pathos étant déglacé par la joie espiègle de Jojo, son audace enfantine et son courage. Cet enfant est nourri par les personnages de Mark Twain et par la révolte d’Antigone. L’enjeu était surtout de donner à voir un Bataille non conforme aux lectures morbides qui lui sont généralement accolées. Y’a de la joie dans cette mystique de l’extrême et le rire est essentiel.

3. Peut-on envisager le film comme le récit d’un combat, d’une émancipation ?
Oui, c’est un film de baston ! Mais on s’y bat « avec » et pas « contre ». Avec le soleil, les désirs, la peur, la nuit, le sexe, l’attente, les charognes en devenir que nous portons.

4. Comment avez-vous choisi vos comédiens, Attila Meste de Segonzac, Romane Charbonnel et Nicolas Bouyssi ?
Le choix des acteurs précède l’écriture. Attila, je l’ai vu naître et je le vois grandir. C’est un enfant qui fait montre d’une espièglerie et d’un charme qui me ravissent. Quand sa mère m’a dit qu’il avait envie de jouer la comédie, je me suis mis à imaginer un récit dans lequel son goût pour les cabanes, la chasse aquatique et la verticalité (il grimpe aux arbres, sur les panneaux de signalisation routière…) serait transposé. Romane était déjà présente dans La Cheville (2018), j’ai tout de suite été fasciné par la ressemblance qu’elle peut avoir avec quelques portraits de primitifs flamands, Rogier van der Weyden particulièrement. Au quotidien, elle déploie une énergie très bressonienne, à la fois tout en réserve et néanmoins capable de dépasser ce qui est moralement restrictif. Je savais que tous deux feraient preuve d’une générosité rare, le tournage l’a confirmé. Pour incarner le spectre de Bataille, je ne pouvais imaginer qu’un écrivain partageant une vision radicale de la littérature, ils ne sont pas nombreux. Bouyssi est l’auteur d’une œuvre exigeante et en délicatesse avec notre monde, j’en suis très admiratif.

5. Le père de Jojo est souvent entendu et apparaît rarement directement à l’image. Pourquoi avoir décidé d’interpréter ce rôle ?
Comment traiter de l’aveuglement au cinéma était une des questions cruciales pour pouvoir tourner. Comme solution, j’ai imaginé un transfert : rendre presqu’invisible le personnage aveugle et privilégier sa voix à son image. Pour incarner un personnage sans point de vue, qui de mieux placé que celui qui est habituellement derrière la caméra ? Quand je suis à l’écran, la caméra filme seule, elle est un œil sans corps. Ces paradoxes me réjouissent, j’aime que le dispositif fasse partie du film. Mais c’est l’été dernier, après avoir écouté un entretien avec Pialat, que j’ai décidé de prendre le risque d’incarner Joseph. « Le risque », car jouer la folie n’est jamais loin de la caricature, qu’il fallait aussi transformer mon corps, le ramollir, le vieillir, et le mettre en scène dans des situations quelque peu avilissantes. Cela m’a permis de faire de la direction d’acteur de l’intérieur.

6. Le film se déroule essentiellement dans une maison, filmée dans la pénombre, et la nature est assez sombre. Comment avez-vous conçu l’image ?
Tout est filmé en lumière naturelle, je ne fais usage d’aucun artifice. Souvent, le plan de travail a été bouleversé par un rayon lumineux, une ambiance que je voulais absolument saisir. En tournage, je suis aux aguets et suis prêt à attendre que l’occasion chromatique ou lumineuse se présente pour mettre en place une scène. J’aime travailler avec des lumières instables, particulièrement à l’aurore et au crépuscule et j’ai une tendresse particulière pour les fausses teintes qu’un nuage vient produire. Par ailleurs, je me refuse à tout étalonnage en post-production et tourne avec un capteur très sensible que je pousse dans ses retranchements. Je suis obsédé par la construction du cadre et le jeu d’acteur est souvent réglé au millimètre.

7. Vous avez produit, écrit, filmé et monté ce film. Cette autarcie est-elle déterminée par des choix artistiques ou des nécessités économiques ?
Idéalement, j’aurais aimé qu’un Alain Sarde ou un Georges de Beauregard contemporain me confient un budget sans avoir à dévoiler mes intentions. A défaut, je préfère travailler seul. Comme le répète le spectre de Bataille : « Pas de projet ! ». Les avantages sont nombreux, le plus grand, c’est de n’avoir pas besoin de parler, de réserver les échanges aux comédiens, et aussi de pouvoir changer d’avis et de filmer beaucoup de scènes dont je n’ai besoin que pour forger les personnages et dont je sais (mais pas les acteurs) que je n’en ferai aucun usage. Cependant, réaliser un long métrage absolument seul, de l’écriture au montage, est une folie avec des moments de désespoir et d’exaltation paroxystiques. J’ai toujours peur de crever en route.

Propos recueillis par Olivier Pierre