ENTRETIEN JE SUIS UNE HÉROÏNE PÉRIPHÉRIQUE

Entretien avec Muriel Montini

Quelle est l’idée de départ de ce nouveau projet, après L’Autre Maison (2019), Je suis une héroïne périphérique ?

L’idée de départ remonte à tellement loin (une dizaine d’années) que je ne m’en souviens pas vraiment. Était-ce le désir de faire un film avec ces rushes d’un film à peine commencé (les plans en Grèce en DV) ? De reprendre des rushes non utilisés de mes anciens films ? De raconter cette histoire d’amour (déjà présente dans trois de mes films — Provisoirement et pour la vie, 2000, Les Étrangères, 2003, et Les Travailleurs de la nuit, 2005) d’une autre manière ? Un peu tout ça, je suppose.


Le film évoque une histoire d’amour. Quelles étaient les pistes à l’écriture ?

Le fil rouge était cette histoire d’amour qui se tisse (en couture visible et invisible) dans le reste du récit (la vie quotidienne — amis, aventures, solitude / le cinéma — spectatrice, actrice, rêveuse). Même lorsque cette histoire semble absente, elle reste le point focal autour duquel tout se génère et s’organise.

Au fil du film, un personnage de fiction à multiple facettes se dessine. Comment l’avez-vous imaginé ?

Je ne sais pas si je l’ai imaginé, il est plutôt apparu au fil du montage car, en fait, nous avons tous de multiples facettes que nous assemblons mécaniquement au fond de nous et considérons comme un tout. Là, le moi se démultiplie devant nos yeux (du lapin blanc qui se fait tirer dessus à la cowgirl) dans un mouvement à la fois réaliste et mental.

Je suis une héroïne périphérique est constitué essentiellement d’images de vos films. Comment avez-vous choisi les différentes séquences qui le composent ?
Je me souvenais de ce plan de moi dans le brouillard, un plan inutilisable dans mon film Les Étrangères puisqu’il aurait cassé la fiction, mais qui était pour moi une évidence comme début de ce film-ci et qui, cette fois, devenait déclencheur de fiction. Ensuite, il y avait le passage sur le cargo où j’ai pris là aussi des plans que j’avais abandonnés au montage de Provisoirement et pour la vie (dans lequel je n’avais gardé que les plans sans vie). Le cœur du film restait les plans des Travailleurs de la nuit, dont le film a quasiment la même structure que Je suis une héroïne périphérique (amour qui ne s’efface pas / amis, Lou Castel et Philippe Loyrette / cinéma) mais que, dans ce film-ci, le temps a dilué et où il ne reste que des empreintes. J’ai essayé le plus possible de prendre des plans que je n’avais pas utilisés, mais sans m’interdire la réutilisation de certains plans. Il y a en fait la moitié du film qui est faite d’images de mes anciens films. Le reste est constitué de ces plans tournés en Grèce, de quelques plans tournés au hasard du temps et de plans tournés spécifiquement pour Je suis une héroïne périphérique.

Pourquoi utiliser souvent la voix off et quel statut a-t-elle ?

La voix off a un statut flottant, entre réminiscence et réinvention. C’est un hors-champ qui a eu lieu et qui pourrait encore avoir lieu à force de rêve, d’où la traversée du miroir où le visage de l’homme apparaîtra pour la première fois à ses côtés. À chaque fois, ils seront dans un décor en surimpression — à l’instar de la scène fondatrice avec Ivanhoé — jusqu’au dialogue final (où leurs corps auront rejoint leurs voix) en surimpression sur Nouvelle Vague. Comme une dernière tentative et où le lyrisme de Godard n’arrivera pas à déteindre sur le couple. Ils resteront mutiques devant un écran noir. Et les phrases finales ne seront même pas en voix off, mais simplement écrites…

Je suis une héroïne périphérique cite des titres de films, des extraits, montre Lou Castel dans un débat. Quelle importance souhaitiez-vous accorder au cinéma lui-même ?

J’ai assidûment fréquenté le Jeu de Paume et Beaubourg « période Hibon-Païni », c’était une façon de leur rendre hommage. Cinéma comme spectatrice donc, mais aussi cinéma comme terrain de jeu où rebondissent nos gestes quotidiens et notre mémoire, palais des glaces où se reflètent nos désirs et nos vies périphériques.

Je suis une héroïne périphérique. Comment interpréter ce titre ?

Le titre vient d’un vers de Sylvia Plath qui me trotte dans la tête depuis très longtemps, à la fois par sa beauté et par son caractère irréconciliable — être ce qu’on veut être (une héroïne) et être ce qu’on refuse d’être (périphérique). Cet oxymore, étau entre lequel le personnage féminin vit et qui, plus elle prend conscience de la perte de cet amour, l’enserre dans la solitude, pourrait aussi rappeler Le Réel et son double de Clément Rosset par l’incapacité de cette femme à admettre la réalité. Même si le film est profondément noir, j’ai plus vu ce titre comme un tremplin joyeux qui permet toutes les libertés, toutes les sorties de route. Avec un titre comme cela, tout est possible, on peut descendre les marches d’un amphithéâtre et déclamer un poème d’Emily Dickinson sans aucun problème… Peut-être, d’ailleurs, était-ce le titre le point de départ du film ?

Propos recueillis par Olivier Pierre