ENTRETIEN – HOUSE OF LOVE

Entretien avec Pierre Creton

1. Ce film bref, succession de trois panoramiques circulaires dans trois espaces intérieurs, présente une logique formelle tout à fait nouvelle dans votre œuvre. Quelle en a été l’impulsion ? Qu’est-ce qui a déterminé le choix de cette forme circulaire rigoureuse, répétitive ?

Je crois (mon tort est de ne pas prendre de notes, ou alors le film sont ces notes) que je suis parti d’un souvenir que j’ai eu envie de mettre à jour. « Se souvenir » est déjà tout un programme… Alors, j’ai pensé que ce serait un film sur le temps : Passé, présent ; pourquoi pas un futur ? J’ai pensé que ce serait comme un film de science fiction où le temps n’a pas prise. Ce souvenir : Une relation amoureuse avec un jeune homme de mon âge, étudiant en cinéma. Il avait filmé de longs plans fixes dans une maison vide sur Variation pour une porte et un soupir. Je suis donc parti du souvenir de son film qui sans doute n’existe plus (c’était un devoir pour l’université et il n’a plus fait de films par la suite). La forme était le projet même du film : Panoramiques à 180° / Musiques associées à chacune des maisons. Toutes ces musiques que j’écoute en vinyle sur un tourne-disque ont certainement influencés la forme du film.

2. On reconnaît dans le premier travelling votre maison, une pièce maintes fois filmée dans de précédents films. Vous investissez ici, en plus de celle-ci, deux autres maisons. Qu’est-ce qui justifie leur choix, qu’est-ce qui les relie ?

L’amour.

3. Le mouvement régulier des travellings circulaires laisse deviner l’emploi d’une machinerie. Mais les variations de la lumière impliquent une manipulation, la vôtre. Pouvez-vous éclairer la fabrication du film ? Quelle en fut la part mécanique, la part humaine ?

J’ai recommencé les prises de vues plusieurs fois, ce n’était jamais suffisamment satisfaisant. D’abord j’ai procédé manuellement, faisant les panoramiques à la main, plein de saccades. J’ai essayé avec un plateau tournant de fortune dont le coté mécanique, même avec ses légères irrégularités, m’a tout de suite convaincu. Pendant que la camera tournait toute seule, j’ai improvisé une circulation dans les pièces ouvrant et fermant des lumières et des portes. Je me suis sans cesse fait piéger par mon reflet dans les vitres ou mon ombre sur les murs que j’ai finalement décidé d’assumer. Peut-être aussi ai-je fini par les associer aux passages des animaux…

4. Pouvez-vous commenter ces subtiles et parfois fortes variations de la lumière, qui s’opposent au mouvement monotone des travellings ?

Je ne sais ce qui m’a poussé à intervenir sur la monotonie des panoramiques en jouant sur les lumières. La peur de l’ennui ? Le goût de la fiction ? Parce que certainement à chaque déplacement dans l’espace (et le temps) on peut se raconter des histoires. C’est comme si en quelques minutes, des journées, des saisons et des années passaient.

5. Les pièces où se déroulent ces travellings semblent désertées par leurs habitants. Pourtant des silhouettes humaines apparaissent furtivement, ombres sur les murs ou reflets. Des maisons hantées, à nouveau ?

Pour la première maison, ma maison, elle, reste fidèle au fantôme de Jean Lambert. Pour les suivantes, j’ai eu recours à la mise en scène, elles sont faussement désertées. Elles sont des maisons vivantes, d’amants bien vivants.

6. La succession des plans s’accompagne d’une succession de plages sonores – d’un morceau de musique concrète de Pierre Henry à un extrait de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach, en passant par ce qui semble être la bande-son d’un film porno. Pouvez-vous commenter ces choix, et la manière dont vous avez associé les plages sonores aux lieux filmés ? Plus généralement, comment avez-vous pensé et conçu le son de ce film ?

Variation pour une porte et un soupir de Pierre Henry est à l’origine du désir de faire ce film. Cette musique associée à la maison de Vattetot-sur-mer était une manière de revenir à Jean Lambert dans L’heure du Berger et à deux de ses protagonistes : ceux qui habitent les maisons de House of Love. Dans la deuxième maison, chez Pierre B. j’ai accordé le son synchrone de la pièce (l’horloge) avec la bande son d’une vidéo porno et à Confinement de Jozef Van Wissem. Le choix de ce titre était un moyen d’évoquer le confinement qui m’a empêché de finir et de proposer mon film l’année dernière au FID. Comme personne, je n’avais pu imaginer et anticiper le confinement où tant de gens ont tourné en rond dans leur intérieur. Situation par ailleurs rêvée pour moi depuis l’enfance : Solitude, silence. Dans la troisième maison, chez Vincent B., les oisons élevés à l’intérieur appelés par de vieilles oies dehors, sont associés à La Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach ; avec l’évidence d’une musique adorée, partagée. Mais finalement, le son du film (la bande son) serait celui presque imperceptible du plateau tournant et de sa mécanique.

7. House of Love, au singulier, alors qu’il y a trois maisons. Mais ce titre est aussi le nom d’un groupe de pop anglaise des années 90. Pouvez-vous commenter ?

Oui, il y a plusieurs maisons. Mais c’est chaque fois : Une maison. Et c’est la singularité de chacune qui m’importe, d’où le singulier. Le titre est venu tout de suite, peut-être même est-il arrivé avant tout. Il ne fait pas référence au groupe anglais que je ne connaissais pas. Il me semblait bien sonner et mieux résonner avec la bande son de la vidéo porno anglo-saxonne. Et puis House of Love c’est comme Yes Sir ! Je crois que même si l’on ne parle pas anglais, n’importe qui peu le comprendre.

Propos recueillis par Cyril Neyrat