ENTRETIEN ENTRE LES RAILS

Entretien avec Cham Lavant

L’essentiel du film se déroule à l’Hôtel Belvédère du Rayon-Vert construit dans les années 1930 à Cerbère. Pourquoi avoir choisi ce lieu ? Avez-vous écrit pour ce lieu précisément ?

Oui, j’ai écrit le film pour ce lieu.
D’abord, son histoire m’a intéressée. Le Belvédère a été construit par Léon Baille entre 1928 et 1932 à Cerbère. À cette époque, la ville était en plein essor économique grâce à sa situation frontalière avec l’Espagne. La différence d’écartement des rails entre la France et l’Espagne ne permettait pas aux mêmes trains de circuler dans les deux pays. De nombreuses transbordeuses d’oranges étaient employées pour décharger les oranges d’un train à l’autre. Les voyageurs voulant passer la frontière devaient attendre une nuit l’obtention d’un visa pour entrer en Espagne. Les voyageurs les plus aisés allaient passer la nuit au Belvédère qui était équipé à l’époque d’un casino, d’une scène de théâtre à l’italienne et d’un court de tennis sur le toit.
La situation géographique de l’hôtel est intéressante, il est situé au-dessus des rails entre la montagne et la mer. Il ressemble à un paquebot prêt à embarquer.
Que l’hôtel soit situé à Cerbère m’a séduit. Dernier chaînon avant l’Espagne, cette ville incarne à elle seule la gardienne des enfers. Ville noire, sombre, désertée. Impression de toucher le bout du monde. Peuplée aujourd’hui d’environ 1000 habitants, la ville abrite toujours cette gare démesurément grande. Elle a sa gare miroir avec sa ville jumelle frontalière espagnole, Portbou, où Walter Benjamin a mis fin à ses jours pour fuir le nazisme.
La première fois que je suis entrée dans l’hôtel en 2015, j’ai été étonnée qu’un tel lieu existe encore aujourd’hui. Une grande danseuse de flamenco andalouse, Concha Vargas, jouait ce soir-là avec toute sa famille. Subjuguée par l’union du flamenco et de l’hôtel, comme sonnée, hypnotisée, je me suis retrouvée à aller vivre quelques semaines auprès de Concha dans son village près de Séville.
En janvier 2020 après mon diplôme aux Beaux-arts, j’ai rendu visite au Belvédère et décidé de fabriquer une pièce, un film pour le lieu.

Des hommes et femmes se retrouvent en huit-clos à l’hôtel qu’ils et elles habitent, par leurs chants et leur présence mystérieuse. Comment est né ce projet ? Que raconte la présence de ces différentes générations ?

L’idée était de créer une traversée du lieu, en passant par différents mondes, différentes époques. Au départ le projet devait exister en tant que performance mais avec les conditions sanitaires c’est un film qui a pris forme.
Ces différentes générations habitent le lieu, dont on ignore qu’il est hôtel. C’est comme si le passé n’existait pas ici, comme si le temps était suspendu. Toutes les personnes sont seules, même lorsqu’elles sont ensemble. Rien ne peut arrêter leur trajectoire. Il n’y a pas d’élément perturbateur dans le film. Le spectateur est omniscient, invisible, et suit la traversée.
Nous avons l’impression d’être entourés de fantômes. Que se passe-t-il quand le spectateur n’est pas là ? La trajectoire est-elle un éternel recommencement ?

Votre film est fait de tableaux vivants situés dans les différents espaces de l’hôtel, avec une approche picturale prononcée, notamment pour la scène de bain. Qu’est-ce qui a inspiré cette construction et comment avez-vous élaboré ces séquences ?

Travailler avec l’hôtel tel qu’il est. Tout est filmé en lumière naturelle. Les interprètes se fondent dans le lieu. Les costumes étaient importants par égard pour le lieu, leurs motifs, leurs couleurs. Je les ai donc conçus. La scène des bains est la seule pour laquelle l’espace a été arrangé, des accessoires utilisés pour créer l’ambiance désirée.

Les protagonistes esquissent des mouvements et pas de danse, parfois plus proches de la performance – que vous pratiquez d’ailleurs –, avec des références au flamenco. Pouvez-vous commenter ce parti pris ?

Oui, je voulais intégrer de la danse sans qu’elle soit dansée. C’est plus une danse du déplacement, comme pour un jeu d’échecs. Le flamenco se retrouve dans la scène des plis avec les claquements de talons qui scandent la scène. Je voulais également allier le flamenco au butô comme plus tard dans la salle rose pour cette chorégraphie triangulaire.

C’est votre premier film en tant que réalisatrice, vous avez travaillé avec un grand nombre d’acteurs et d’actrices. Comment s’est déroulée cette collaboration ?

Passionnant et rocambolesque. D’un côté, le propriétaire du Belvédère ne voulait plus que l’on tourne à une semaine du tournage. Puis il a été d’accord pour trois jours de tournage sans qu’aucune répétition ne soit possible. Heureusement la mairie de Cerbère nous a autorisés à répéter dans le gymnase, frôlant les interdictions gouvernementales. J’ai dû reconstituer mentalement les pièces de l’hôtel. Pour une majorité des interprètes c’était les premières répétitions et les seules pendant 3 jours. Je trouvais ces contraintes intéressantes. Les interprètes ont découvert le lieu en même temps que le tournage. Pour l’image et le son c’était plus contraignant sans repérages. Ce fut une belle péripétie.
Quant aux acteurs, j’avais déjà travaillé avec certains d’entre eux pour des performances à Paris. Sinon j’ai fait des rencontres dans le train, à Cerbère et dans les villes voisines. C’était incroyable de réunir ces vingt interprètes de 9 à 90 ans ! Toute l’équipe a été solidaire jusqu’au bout.

Propos recueillis par Louise Martin Papasian