Entretien – Dispatch from Przemyśl
(Notes for a democratic Europe)

Entretien avec Marine Hugonnier

Avec ce film, vous répondez à une urgence et une nécessité au moment où la guerre éclate en Ukraine, alors que vous travailliez sur un autre projet. Pouvez-vous revenir sur l’origine de ce film ?

J’avais pour projet de faire un tour d’Europe, d’organiser une « unité mobile d’intervention cinématographique », en d’autres mots d’aménager un petit camion pour faire du tourné-monté à mesure que l’on traversait les différentes sensibilités Européennes. Les confinements successifs m’avaient, pour tout dire, effrayée et sevrée de ce qui constitue l’espace critique qui m’intéresse, c’est-à-dire la distance à laquelle l’autre commence comme le dit Serge Daney. Je voulais voyager, faire du micro trottoir tout simplement, aller au-devant des autres. Je n’avais rêvé que d’une chose pendant ce Covid, c’était des corps, des haleines, une gigantesque fête, d’être au milieu d’une foule et d’onduler avec elle. Ça, c’est la pulsion intime qui me donnait envie d’images. Mais ce projet de film ne s’appuyait pas seulement sur ce désir. Il voulait avant tout faire état d’une Europe qui est traversée par des replis nationalistes, par des idéologies autoritaires, par des tensions sociales et politiques très importantes qui fragilisent son projet. Il y a partout des dissensions, des divisions, des croyances contradictoires inquiétantes qui fermentent. Je voulais traverser ce paysage là pour l’entendre et mieux le comprendre.
Et puis la guerre a éclaté le 24 février. Le vent mauvais s’est levé. Je savais depuis longtemps que le régime de Poutine constituait une réelle menace pour l’Europe pour avoir lu les écrits d’Anna Politkovskaya, entendu les récits de plusieurs amis qui travaillent dans l’humanitaire à leur retour de Tchétchénie ou de Géorgie et vu avec horreur le moment où la Russie s’est engagée au côté de Bachar el-Assad en Syrie. J’ai décidé de partir 6 jours après le début de l’invasion russe. Je me suis levée un matin et je me suis dit j’y vais, je prends ma caméra Aaton, de la pellicule et je mets tout au service de cette situation. On était sur place au 18ème jour.

Le film reste très centré sur la gare de Przemysl en Pologne. Comment cela s’est-il imposé ?

Je cherchais un point d’entrée en Europe le plus proche possible de l’Ukraine. J’ai épluché les frontières de la Roumanie, de la Hongrie et de la Pologne sur google et interrogé quelques fixeurs sur des groupes de presse et rapidement j’ai compris que Przemyśl et sa petite gare des années 20 était le meilleur endroit. Avant de partir, j’organise une collecte auprès de tous les gens impliqués dans le financement du film et auprès de mes proches. On a emporté une valise de 30 kilos de vivres. C’est le plus important, car il ne s’agit pas de faire un cinéma qui ne fait que dépeindre la réalité, je veux qu’il en crée une. Cette collecte fait du film une entreprise collective, une image commune et un front commun. Et puis j’ai la chance d’avoir à mes côtés une productrice formidable, Florence Cohen (Anna Lena Films) qui ne doute pas un instant du projet et très vite on réunit une petite équipe avec Tom Haudry en tant que premier assistant, Jan Moszumanski et Michael Siarek, deux polonais respectivement ingénieur du son et fixeur et Tonya Polskaya, une amie ukrainienne qui sera notre traductrice.

Le film est fait de nombreuses rencontres, entre ceux qui partent et ceux qui arrivent. Comment se sont-elles faites ? Comment s’est opéré le choix des personnes qui figurent à l’image ? Comment avez-vous travaillé avec elles et eux ?

Une fois arrivé sur place, on a 5 jours pour tourner et 8 bobines de 16 mm (soit 1h20 de film). Au départ, je ne touche pas à ma caméra. On regarde et on tâche de comprendre la situation. Qui sont les gens qui arrivent là, comment sont-ils arrivés là, comment sont-ils pris en charge, qui les prend en charge, où vont-ils, d’où vient toute cette aide, de quelle nature est-elle ? Et puis qui sont les gens qui repartent ? Et pourquoi repartent-ils en Ukraine ? Tonya est avec moi tout le temps et on parle avec tout le monde. Chaque personne qui est là a besoin d’être entendue et, pour ceux qui prennent le temps d’écouter, il y a là des récits de vies qui sont bouleversants. On cache nos larmes et on continue. On ne choisit pas les gens, on engage simplement la conversation avec ceux qui sont là parce qu’on passe une couverture, apporte un verre d’eau, aide quelqu’un avec ses valises, tout se fait très simplement parce qu’on est pris dans ce drame avec eux, parce qu’on prend tout à corps, on ne se protège pas, parce qu’on tâche de remédier à ce désastre avec un sourire et deux mains tendues comme tous ceux qui sont là comme nous – des étudiants, des retraités qui se sont mobilisés. On parle avec les gens puis on leur demande si on peut enregistrer leur voix puis si on peut faire un portrait filmé. Certains nous parlent et ne veulent pas être enregistrés, d’autres acceptent, on ne force rien, on attend nos images. Ça prend du temps et à chaque fois qu’on finit un entretien on tombe dans les bras de ceux que l’on vient de filmer. Tous ont une force, une dignité, une détermination exemplaires.

Vous choisissez de filmer en 16 mm, comme pour tous vos films, et ici en noir et blanc. Le 16 mm pour vous ? Le choix du noir et blanc ?

Je tourne en pellicule parce que je veux inscrire le souffle de ceux qui arrivent et qui repartent dans les sels d’argent de la pellicule. C’est sculptural. Je veux inscrire dans la matière leurs témoignages, l’inscrire dans la pellicule puisque qu’elle a une espérance de vie de 400 ans (le digital c’est 15 ans). La pellicule magnifie leur présence et le noir et blanc les éternise. Mais la pellicule et l’image noir et blanc font aussi autre chose que je ne comprendrais que plus tard en voyant mes images. C’est un ami (Mathieu Taponier) qui m’aide à comprendre. Une gare en Pologne ce n’est pas innocent, les images convoquent immédiatement la seconde guerre mondiale, mais ce qui est dit dans le film vient contredire ce qui se voit car le film ne parle que de solidarité civile et de défense de la démocratie. Tout tient à la façon dont les gens sont filmés, la durée des plans, le montage et la pellicule fait tout le reste, c’est-à-dire qu’elle met immédiatement en dialogue des temporalités différentes.
Ce journalisme cinématographique qui consigne la micro histoire sur pellicule, j’aurais mis 18 ans à l’articuler. J’avais fait un très court film en Palestine au moment de la mort de Yasser Arafat, un portrait de cette ville au moment de l’annonce de sa mort. Je savais que j’y reviendrais.

Et la valise ?

Pendant ces cinq jours de tournage on a rencontré beaucoup de polonais, des civils qui faisaient rentrer des vivres et des équipements militaires en Ukraine et ramenaient des gens, des familles entières, les phares de la voiture éteints, en roulant sans s’arrêter.
Lorsqu’on est à Przemyśl à la mi-mars, les villes du nord de Kyiv sont assiégées. Les exactions à Boucha se passent à ce moment-là mais on ne le saura que plus tard. On voulait envoyer cette valise là où elle serait le plus utile, donc on a organisé une chaîne de relais. Jan Moszumanski, notre ingénieur son l’a conduite à Kyiv, de là un de ces amis Volodymry Volyk l’a apportée jusqu’à un check point au nord de Kyiv et puis Yurij Litvinenko l’a fait rentrer à Chernihiv qui venait d’être prise par les Russes. Cette valise est comme une flèche qu’on a lancée au cœur de la guerre en Ukraine. Elle contenait de l’insuline, de la morphine, des antidépresseurs mais aussi du chocolat et des bonbons pour les enfants.
Pendant ce temps-là nous avons organisé un lieu d’accueil à Varsovie pour Sharon, cette jeune femme qui apparaît dans le film, et qu’on a hébergée avec nous pendant le tournage. Elle dormait dehors par -8°C quand on l’a rencontrée car étant Camerounaise elle n’était pas traitée comme les autres à son arrivée à Pzremyśl. Aujourd’hui elle a une famille d’accueil et un visa pour 8 mois en Pologne.

Le titre du film précise : « Notes for a democratic Europe ». Pourquoi ?

C’est dire que le film est comme un carnet de notes en défense de la démocratie car le danger ne vient pas seulement des rives de la Volga, il est aussi chez nous. Le film est aussi une dépêche (dispatch). Ces deux façons de le décrire indexent le monde du journalisme. Je n’ai aucune légitimité dans ce monde-là, mais ça n’a aucune importance. De la même façon, je n’ai aucune légitimité face à ces grands événements historiques. Mais en être témoin, précisément sans avoir de raison de l’être, c’est faire un partage de sensibilité, c’est considérer que les émotions sont des faits d’histoire. C’est un geste politique et le cinéma rend cela possible. Ce qui nous reste de ce tournage, c’est le souvenir d’un sentiment de complétude immense en aidant les autres, une joie profonde qui nous a marqué intimement, c’est inoubliable.

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff