ENTRETIEN CYCLE ONE

Entretien avec Serge Garcia

1) Pourriez-vous commenter le titre ? Le film constitue-t-il la première partie d’un cycle ? Pourquoi « désolation » ?

À l’origine, le film devait être un simple clip vidéo pour mon ami Marc Merza et son album de musique ambient, Desolation Tape, qu’il a enregistré en une seule prise sur un enregistreur 4 pistes. Cycle One est ma chanson préférée du disque. La musique de Marc accompagne le film. Celui-ci dévie rapidement du style conventionnel du genre vers un univers plus étrange de film d’auteur, alors je voulais m’assurer que le projet de Marc et sa musique seraient quand même mentionnés. En gros, le film illustre ce qui peut se produire quand un ami vous demande de tourner un clip pour lui, en vous donnant un peu d’argent et une liberté artistique totale.

2) Le film repose sur une série de questions, prononcées par une voix off. Pouvez-vous commenter cette construction ?

J’aurais adoré engager Tilda Swinton pour faire la voix-off, mais je ne pouvais pas me le permettre, alors j’ai enregistré le texte chez moi, sous ma couette, avec un petit enregistreur numérique. Ajouter une voix-off était aussi le seul moyen de greffer le roman de Padgett au projet.

3) La plupart des questions sont tirées du roman de Padgett Powell intitulé Le Mode interrogatif : Roman ? (The Interrogative Mood : A Novel ?), qui repose entièrement sur des questions. Comment avez-vous décidé d’adapter une telle œuvre ? Comment avez-vous sélectionné les questions retenues pour le film ?

Ce que j’aime tout spécialement dans ce roman de Padgett Powell au style si particulier, c’est la façon dont il force le lecteur à prendre part activement à l’expérience de lecture, question après question. J’ai voulu tester ce concept et l’adapter au cinéma. J’ai donc écrit une série de questions passant un peu du coq à l’âne, et j’ai sélectionné des passages du livre qui pourraient donner au film un ton homogène, de sorte que l’ensemble ne paraisse pas trop incohérent à l’écran. C’était une expérience amusante, je n’y croyais pas trop au départ, mais finalement cela fonctionne. Une fois arrivé à un montage quasi final, j’ai cherché les coordonnées de Padgett sur internet et je lui ai envoyé un message assez impersonnel avec un lien vers le film pour savoir s’il me permettait d’utiliser son travail, bien que je ne puisse pas le rémunérer. J’ai parfois tendance à être un peu défaitiste, je pensais qu’il ne me répondrait jamais. Ou qu’au mieux, il m’enverrait une mise en demeure pour m’interdire de rendre le film public, afin que je ne porte pas atteinte à son œuvre ni à son image. Mais je suppose qu’il a apprécié mon travail, parce qu’il m’a finalement répondu pour me dire qu’il serait l’ange gardien du film. Derrière ce format tout en questionnements, le livre mobilise des idées et des émotions qui permettent de mesurer le fossé entre notre sens moral, notre conscience sociale, notre libido, et notre terreur existentielle. Un contenu idéal pour un film, si vous voulez mon avis ! Le roman offrait également une nouvelle façon de briser le quatrième mur, alors j’ai décidé de me lancer.

4) La voix off et ses questions sont indépendantes du personnage qui apparaît à l’écran. Qui est ce personnage ? Comment avez-vous filmé l’acteur ? Pourquoi avoir séparé la voix off du personnage ?

J’imagine que j’aurais pu confier au personnage la tâche de poser les questions et de briser le quatrième mur, mais je trouvais que cela faisait vraiment trop cliché. La distinction entre la voix off et le personnage permet aussi au spectateur d’entrer dans l’univers du film d’une façon unique, qui lui laisse aussi assez d’espace pour écouter, voir et, avec un peu de chance, réfléchir sur lui-même, à mesure que le film avance et que les questions s’accumulent. Le personnage à l’écran reste ambigu, pour que le spectateur décide lui-même qui il est ; on peut y voir une dérobade, mais justement, c’était le but. L’imagerie du film est aussi un clin d’œil au sous-texte queer et à mon désir de remettre en cause les lieux communs narratifs qui perpétuent une vision normative des rôles et de la sexualité en matière de genre. Le personnage est interprété par mon ami·e Rufus Backman Ossandón, alias Butcherqueen, artiste performer suédois·e, qui travaille sur ces thématiques par le biais de son alter ego drag. L’idée derrière ces scènes était de placer le personnage de Rufus dans des situations banales, afin de filmer les rythmes de la vie quotidienne d’une façon qui joue avec le passage du temps. Avec Simon Köcher, le directeur de la photographie, notre approche consistait à filmer ces instants comme un documentaire. Nous étions très méticuleux sur la composition et l’espace laissé au mouvement dans le cadre, mais tout le reste était fait pour donner l’impression qu’il s’agit d’un documentaire. Je me suis inspiré des photographies de Nan Goldin, et des films Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, et Sans toit ni loi d’Agnès Varda, qui font partie de mes artistes préférés.

5) Le film se termine par un plan où, pour la première fois, la musique est accompagnée d’un mouvement de caméra. Pouvez-vous commenter ce choix ?

Il y a de la musique durant tout le film, elle arrive doucement dès la première scène. Il s’agit du morceau de Marc Merza, Cycle One. Le panoramique à 180 degrés dans la dernière scène est le résultat d’un savant mélange entre deux plans initialement prévus, réalisé grâce au talent de Simon. C’était notre dernier plan, et aussi le plus difficile à tourner, et tout le mérite lui en revient. Nous étions à la toute fin de notre dernière bobine (nous ne disposions que de deux bobines de pellicule 35mm Vision3 500T/5219), et nous ne pouvions faire qu’une seule prise par scène. Je pense que nous avons répété la mise en place et les mouvements de caméra pendant un peu moins d’une heure – aussi longtemps que possible, en fait, car la lumière commençait à décliner. Une fois à l’aise, Rufus, Simon et moi nous sommes lancés. C’était plutôt mouvementé et stressant, mais le résultat est là. Le mouvement de caméra n’était pas prévu à la base, je ne voulais que des plans fixes, mais le panoramique donne au film une fin délicieusement frustrante.

Propos recueillis par Nathan Letoré