Un ensemble de trois courts métrages du cinéaste Pierre Creton, dont Still Life Primavera, présenté l’été dernier lors de la 36e édition, sera à découvrir à l’occasion de ce prochain rendez-vous niçois.
L’HEURE DU BERGER
Pierre Creton
France, 2008, 39’
Grand Prix de la Compétition Française, FID 2008
Un des premiers films de Pierre Creton s’intitulait La vie après la mort. On l’y voyait, lui, dans la maison d’un ami bien plus âgé, Jean Lambert, à ses côtés. On les voyait lire ensemble à haute voix des livres différents. On les voyait ravis d’écouter des vinyles. On les voyait attendre quelque chose, la mort de Jean Lambert. 2008, sept ans après la disparition de son ami, Pierre Creton vit toujours dans cette maison. Il reprend des images d’alors pour les raccommoder, littéralement, machine à coudre empruntée à Lautréamont, avec celles d’aujourd’hui. Travail de deuil ? Peut-être, mais accueil surtout d’un fabuleux au jour le jour guidé par la lecture du Métier de Vivre de Pavese : « Un certain type de vie quotidienne (heures fixes, mêmes personnes, formes et lieux de piété) amenait des pensées surnaturelles. » Une araignée fait un sort à un insecte, le cinéaste s’improvise coiffeur, on entend la radio diffuser une méditation sur le cerveau et les perceptions, on assiste à d’étranges surimpressions (inédites dans le corpus de Creton !), nous est offert un numéro de duettiste avec Vincent Barré, etc. Si ses précédents Secteur 545 et Paysage imposé (FID 2004 et 2006) nous avaient familiarisés avec une ruralité sans exotisme, mais élargie aux dimensions du grand romantisme, voilà cette fois l’entrée en matière d’un autre pan de la tradition romantique : l’humour noir, le trouble, le fantastique. L’Heure du berger, premier film de genre, donc, dans la filmographie de Pierre Creton.
(Jean-Pierre Rehm)
LA CABANE DE DIEU
Pierre Creton
France, 2020, 16’
De son père, Pierre a hérité d’un bois qu’il entretient, et au milieu du bois, d’une cabane, ancien pavillon de chasse du père, où Pierre aime aujourd’hui passer du temps, seul avec son chien. Il y a réalisé un film qu’il vient de terminer, douze ans après un premier essai infructueux. Un des premiers plans montre la cabane en forte plongée, comme vue du haut d’un des arbres qui bordent la clairière. Davantage que la cabin de Thoreau, c’est la Black Maria d’Edison que ce plan fait venir à l’esprit. Comme la maison de Vattetot, la cabane du bois est un studio de cinéma. Et une maison hantée.
(Cyril Neyrat)
STILL LIFE PRIMAVERA
Pierre Creton
France, 2025, Couleur, 24’
Communication avec les morts, apparitions/disparitions et autres événements surnaturels : depuis L’Heure du Berger (2007) jusqu’à House of Love (2021), Pierre Creton n’a cessé de faire de l’intérieur de sa maison un dispositif fantastique. Dans Still life primavera, le dispositif est limité à une fenêtre fermée qui donne sur le jardin. On est le 21 mars, c’est l’équinoxe du printemps à Vattetot-sur-mer. Tandis que la nature s’éveille au dehors, Gaza meurt sous les bombes. Comment être là sans oublier là-bas ? Pour faire tenir ensemble l’ici et l’ailleurs, le cinéaste s’est fait l’officiant d’un rituel solitaire : chaque heure, pendant 24 heures, faire une prise d’une minute, la caméra immobile devant la fenêtre. Pendant les 12 heures de nuit, au début et à la fin du film, la fenêtre devient le sombre miroir dans lequel se reflète la flamme d’une bougie allumée : veillée solitaire pour le peuple de Gaza. Pendant les 12 heures de jour, un chien, un âne, un chat, un merle, des animaux apparaissent et disparaissent en toute innocence dans un jardin qu’on pourrait croire paradisiaque. Mais au fond du jardin, une colonne dressée répond à la bougie : la veillée continue. La fenêtre est un retable qui, bien au-delà du jardin, ouvre sur le lointain du désastre. Quand, la nuit revenue, des images du désastre apparaissent sur l’écran d’un ordinateur posé devant la fenêtre, une main y imprime sa noire silhouette. On l’avait vue, plus tôt, tenir entre deux doigts une blanche primevère entre la fenêtre et la caméra.
(Cyril Neyrat)

