Entretien avec Anne Barbé au sujet de CEUX DE PRIMO LEVI paru dans le quotidien du FIDMarseille du 11 juillet 2010

   
Quel a été le point de départ de Ceux de Primo Levi ?
La première fois que j’ai entendu parler du Centre Primo Levi, c’était en 2004. Une amie dentiste, Christine Poulaillon,m’apprit qu’elle y travaillait et recevait dans son cabinet des personnes, arrivées en France comme demandeurs d’asile, qui avaient subi la torture dans leur pays. Elle avait aussitôt ajouté qu’avec de tels patients, il était fréquent qu’elle n’intervienne pas d’emblée, le soin pouvant raviver des souvenirs de tortures ou de violences subies dans le passé. Il lui arrivait d’attendre plusieurs séances avant de soigner, il était nécessaire de s’assurer que ces patients singuliers soient prêts à accepter le soin. Ces paroles et son attitude en tant que soignante m’avaient fortement frappée. J’ai eu envie d’en savoir plus et lui ai demandé si je pouvais rencontrer l’équipe. Après avoir rencontré Sibel, la directrice, je fus invitée à assister à une réunion hebdomadaire en présence de toute l’équipe. Je me souviens de ce mardi-là, où pendant près de quatre heures, j’assistais à ma première synthèse. Une des premières choses qui m’a frappée : les accents. Ils faisaient entendre un déracinement, écho à l’ « ailleurs » de ceux qu’ils accueillent, exilés forcés d’un pays à la fois aimé et maudit.

La production ?
Je suis allée voir Jacques Debs à ADR Productions qui avait produit un de mes films. Aucun diffuseur n’en voulait. À l’avance sur recettes, le projet est allé en plénière, sans succès. Sur ce, Jacques quitte la production pour réaliser ses propres films. Le temps a passé et je continuais à aller au Centre. Souvent découragée, l’envie du film restait là. J’ai alors proposé le projet à Françoise Gazio d’Idéale Audience qui a tout de suite été enthousiaste. Les diffuseurs continuaient de le refuser. Périphérie a pris le projet en résidence, premier signe d’intérêt, un lieu d’accompagnement du montage, mais pas le premier sou pour le tournage ! Puis une chaîne flamande, Lichtpunt, la Procirep, le CNC ont suivi. Le CFRT qui produit notamment Le Jour du Seigneur a décidé de coproduire le film. Nous nous sommes lancés avec un budget minimum.

Votre projet d’ensemble ?
Filmer les membres de l’équipe, individuellement et en synthèse. Cela ne s’est pas fait en un jour, certains étaient très réticents. Souvent sollicitée par des propositions de reportages venus de la télévision, l’équipe de Primo Levi avait toujours refusé. À chaque fois, les journalistes voulaient filmer une victime emblématique et recueillir son témoignage. Aussi, quand j’ai exposé mon désir de faire un film sur eux, sans filmer les patients, ils ont été surpris. Le temps passé avec eux et le temps du projet ont été des éléments importants et nécessaires. Au début, j’avais du mal à écrire, écrasée par le sujet. J’ai écrit le texte avec Diana Kolnikoff, une des fondatrices du Centre Primo Levi, et psychologue à l’époque dans le Centre. Elle m’a beaucoup aidée à centrer le projet sur le regard que je portais sur ce lieu et cette équipe.

La construction du film ?
Je voulais un huis clos. Le Centre fonctionne comme un contenant, un lieu thérapeutique d’accueil et de confidentialité, qui contient les peurs, les angoisses, la douleur. Cela me permettrait d’approfondir la relation thérapeutique au sens large, le médical, le social, le juridique, le psychologique. Et le rapport à l’autre dans l’intimité de la consultation. Le dispositif du film fait écho à ce qui se passe dans le centre. On passe de l’intime à une prise en charge pluridisciplinaire. Les deux sont imbriqués. Je voulais montrer le travail d’équipe.

Le tournage ?
Nous avons tourné quinze jours, Erwin Chamard, caméraman et son, et moi. C’était très compliqué de filmer les synthèses : quinze personnes autour d’une table pendant environ quatre heures ! Nous en avons filmé quatre. On a rapidement pris le parti de filmer caméra à la main, Erwin avait pré-éclairé la salle et prévu trois micros pour le son (un micro relié à la caméra, un micro sur pied sur la table et un micro directionnel que je tenais à la main). Nous étions très près d’eux et nous nous déplacions autour de la table. C’était épuisant, surtout pour Erwin. Pour les entretiens, j’avais demandé à chaque membre de l’équipe de les filmer environ 45 minutes à une heure. Je posais très peu de questions. On avait un minimum de temps pour s’installer : nous avons filmé dans les salles de consultation, et nous nous étions engagés à ne jamais rencontrer les patients ou les gêner avec le matériel. J’en garde un souvenir de très grande tension. C’était très intense. La nuit, on partait faire des plans des files d’attente devant la préfecture de Bobigny. Avec Erwin, on était comme un bloc, soudés. C’était une expérience partagée très forte.

Le choix des intervenants ?
J’ai proposé des entretiens individuels à chaque membre de l’équipe. Je pensais au départ que certains n’accepteraient pas, mais tous ont répondu présent. Pour moi, leur pratique forme un prisme passionnant qui permet encore davantage d’approfondir la réalité des patients. En cours de route, j’ai sollicité aussi un ancien juge de la commission de recours et une avocate de la Cour nationale du droit d’asile que j’avais entendus lors d’un colloque de l’association Primo Levi.

Il n’y a aucun contrechamp de la parole des patients ?
C’était le parti pris de départ. C’est aux membres de l’équipe, au fil des mois, des années, que je m’étais attachée, c’est eux qui pour moi étaient les voix de leurs patients. Les patients existaient, mais uniquement dans mon imaginaire. Ils y existaient même fortement. Ils m’habitaient, me hantaient parfois, mais toujours à travers le récit de l’un ou l’autre de l’équipe. Leur absence devenait une présence plus forte encore. Je me suis dit aussi que c’était l’opportunité de montrer la violence et ses effets, y compris sur l’équipe, selon un axe différent. D’échapper au témoignage qui fige et s’oublie aussi vite. Je voulais faire exister ces deux réalités, celle qu’on voit : l’équipe, le travail au quotidien, l’espace dans lequel ils travaillent. Et celle qu’on ne voit pas : les patients. J’ai fait le pari de les faire exister en faisant appel à l’imaginaire du spectateur, de la même manière que l’équipe soignante doit faire appel à son imaginaire pour pouvoir saisir la réalité des patients. Souvent les patients leur disent : « Vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai vécu ». C’est vrai, on ne le sait pas,mais on peut se le représenter.

Ces demandeurs d’asile apparaîtront dans deux plans importants dans le film.
Si le Centre Primo Levi est un monde en soi, un lieu clos, il laisse en permanence entrer la réalité extérieure, cet extérieur dont l’équipe entend parler par les patients. Ces images du dehors (la queue, la nuit devant la Préfecture), je les avais imaginées dès le début du projet. Je voulais montrer qu’au Centre Primo Levi on ne s’occupe pas que des traumatismes et de la violence que les demandeurs d’asile ont vécus dans leur pays, mais aussi de ce qu’ils subissent dans leur exil en France.

Le montage avec Claire Atherton ?
Il y avait 25 heures de rushes, dont une douzaine de synthèses. Claire a tout décrypté sur des cahiers. Je me contentais de noter une phrase, un mot, une idée. Devant une parole aussi forte, nous avons d’emblée décidé de garder des moments assez longs, de ne pas entrecouper la parole, de laisser la réflexion se déployer, de lui donner de l’espace. Je dois dire que j’ai été très impressionnée par la maîtrise de Claire, son sens du rythme. La longueur des plans, c’est elle. Nos idées s’ajoutaient sans jamais se contrarier. Je trouve qu’elle a tiré le film vers le haut. Nous avons avancé assez vite et régulièrement pendant huit semaines, sans rester bloquées. On a ainsi eu du temps pour peaufiner les détails. Claire a fait aussi un travail minutieux sur le son, affiné au mixage par Eric Lesachet de Yellow Cab.

Filmer le travail de l’équipe du Centre Primo Levi, c’est aussi un acte civique et politique.

Oui. Paradoxalement, le Centre est financé par l’État français, la communauté européenne et l’ONU, entre autres. Pour moi, la question essentielle c’est le rapport à l’autre, l’étranger. Quelle place donne-t-on à l’autre dans notre société ? Une question éminemment politique. Comme me l’a dit ma co auteur, Diana Kolnikoff : « Faire ce travail, c’est aussi ne pas laisser les bourreaux avoir raison. C’est un travail de justice. » La spécificité de la torture et de la violence politique, c’est que c’est une violence exercée par l’homme sur l’homme. Personne n’est préparé à cela. Ce qui prime pour Ceux de Primo Levi, c’est de recréer une communauté humaine face à la barbarie.

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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