Article Journal Tout Refleurit

Aurélien Gerbault

Entretien avec Aurélien Gerbault à propos de TOUT REFLEURIT

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 9 juillet 2006

   

Pourquoi ce portrait de Pedro Costa, cinéaste ?

Il s’agit d’abord de rencontres. Rencontre d’abord avec le cinéma de Pedro Costa lors de la sortie de "Ossos" en 1998 et de "Dans La chambre de Vanda". Progressivement, j’ai été intrigué par ce que je découvrais de son cinéma et de ses interviews. Sa façon d’envisager le tournage, les idées avancées : “Ne jamais être plus fort que ce qui se trouve devant la caméra.” J’ai eu envie de connaître l’homme. Nous avons fait connaissance en France au moment de la sortie de Où gît votre sourire enfoui ? Ensuite à Lisbonne, pour les repérages du film, il y a environ trois ans. Cette rencontre m’a poussé à passer à l’acte. J’avais le sentiment qu’il fallait parler de Pedro et de son cinéma, cela me semblait important de faire connaître sa démarche et d’essayer d’en faire un film.


Le film est réalisé pendant le tournage de "En avant, jeunesse !", son dernier film. Vouliez-vous aussi faire “un document” sur Pedro Costa, comme il l’évoque à propos de son documentaire sur Jean-Marie Straub et Danielle Huillet ?

Non, je ne pense pas qu’il s’agisse vraiment d’un « document » au sens où Costa l’entend pour "Où gît votre sourire enfoui ?" J’ai essayé de capter le plus simplement possible son quotidien, à travers ses journées de tournage. La difficulté était plutôt d’être là sans trop déranger, sans perturber ce travail si fragile. Nous étions seulement deux : Frédéric Serve, à l’image, et moi-même à la prise de son et à la réalisation, et Pedro Costa et son équipe ont été très généreux avec nous. Sans doute autant que les Straub l’ont été avec lui, mais il n’y avait pas de préméditation de ma part d’imiter son travail avec eux. Je savais quelques petites choses concernant la composition de ses journées de travail sur "Vanda"… ou sur "Où gît…". Mais "En avant, jeunesse !" est un autre film et Costa réinvente à chaque fois sa façon de travailler. C’était donc très instructif, car il y avait des éléments que je retrouvais et d’autres qui me surprenaient, et qu’il fallait intégrer à mon propre film.


Comment avez-vous construit ce portrait ?

Au départ, je ne voulais pas du tout aller sur le tournage de son film. Je ne voulais pas que cela fasse penser à un making of. J’avais envie de le filmer avant et après chaque journée de tournage de manière à capter ses confidences sur le film en devenir, le cheminement de sa pensée, qu’il décide de nous lire des dossier écrit pour soi ou pour les commissions. Faire le film, c’est autre chose. Et c’est justement cette confrontation entre ce que l’on a pensé ou écrit pendant longtemps et le réel qui est intéressante. On arrive à quelque chose de différent qui, d’une certaine manière, est plus juste. Finalement, ce qui m’a poussé à le suivre sur son tournage, c’est que j’avais l’impression de filmer un artisan au travail. Filmer le travail, ses petits rituels, j’aime bien cela et je trouve cela juste en ce qui le concerne, car c’est un très grand travailleur. Il n’y a qu’une frontière très floue, très ténue entre sa vie privée et son travail.


Comment avez-vous choisi au montage les extraits de films de Pedro Costa ?

Anne Souriau, la monteuse, et moi, nous y avons beaucoup réfléchi. La difficulté était de trouver des extraits qui devaient illustrer le plus justement possible les films en veillant à ne pas les enfermer dans le caricatural. Mais surtout, ils devaient s’intégrer le plus naturellement possible dans l’architecture du montage de "Tout refleurit" tout en amenant des personnages tels que Nuno, Vanda ou Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.


Les plans de Pedro Costa dans le bus fonctionnent-ils comme un écho de sa méthode de travail, qu’il évoque dans une séquence : prendre le bus pour se rendre quotidiennement sur le lieu de tournage et improviser selon les rencontres ?

Oui et non. Oui, pour ce qui est de l’idée de quotidienneté du trajet en transport en commun. Même s’il ne filme pas, Pedro se rend presque tous les jours à Fontainhas ou à Boba, le nouveau quartier. Comme il dit dans le film : “Etre là tous les jours de l’année…”. Si vous voulez, il s’agit d’une sorte d’écho, de résonance à sa méthode de travail. Il est vrai que nous aussi, nous allions tous les jours retrouver Costa et sa bande… Et non, parce que pour En avant, jeunesse !, très peu de choses ont été laissées au hasard et qu’en dehors de quelques rares cas, il n’y a eu guère de place pour l’improvisation. Les lieux sont importants dans son cinéma, comme en témoigne cette séquence où il essaie de situer la chambre de Vanda dans les ruines du bidonville de Fontainhas. Oui, c’est une des mes séquences préférées parce que c’est un très beau moment, et aussi parce qu’elle recoupe des préoccupations qui nous sont communes. Pedro Costa accorde une importance au lieu dans son cinéma, mais il n’a pas la nostalgie du quartier de Fontainhas. Face à la démolition, les personnes qui peuplaient les lieux ont été relogées ailleurs, mais restent présentes dans ses films, et c’est cela, je crois, le plus important. Pour ma part, j’aime le côté archéologique de ce moment. On a l’impression de voir revivre les ruelles et la chambre de Vanda à travers les ruines et la déambulation de Pedro. J’aime cette façon dont il leur fait reprendre vie.


Vous filmez aussi le cinéaste au montage, ou à l’écoute, dans des séquences qui révèlent son attention particulière au choix des prises.

Oui, j’espère que l’on ressent sa grande difficulté à choisir. En fait, il faut savoir que Pedro fait une grande quantité de prises pour chaque plan, tout est très maîtrisé tant pour l’image que pour le son ou le jeu. Il ne laisse rien passer. S’il y a cent prises pour un plan-séquence de sept ou huit minutes, il va procéder à plusieurs sélections et cela va prendre du temps. Il dit d’ailleurs dans le film que c’est très difficile de finir. Je crois qu’il doit y avoir quelque chose comme trois cents heures de rushes pour son film.


Comment avez-vous travaillé le son du film ?

Je voulais quelque chose d’assez simple. Ma principale préoccupation pour le son était de capter les éventuelles confidences de Costa. Cependant, réaliser et de prendre le son conjointement était un élément important de mon dispositif. C’est difficile à expliquer, mais cela m’a permis de pouvoir me mettre en retrait, comme si le fait de me focaliser quand je le souhaitais sur la prise de son me permettait de laisser une plus grande autonomie à Pedro face à la caméra. Il y a évidemment eu un travail conséquent de montage son et de mixage. Je suis très sensible au son et au travail de post-production qui l’accompagne.


Pourquoi ce titre ?

Il y a deux raisons. La principale est que j’aimais que le cinéma de Pedro ne meure pas avec la démolition du quartier de Fontainhas, mais qu’il refleurisse un peu plus loin. Du moins, c’était mon impression durant mes repérages. Et ensuite, j’admire Bresson, et il se trouve que c’est aussi la fin d’une citation de lui.

Propos recueillis par Olivier Pierre.

 

 

 

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