Entretien avec Antoine Boutet au sujet de LE PLEIN PAYS

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 12 juillet 2009

   

L'origine du projet ?
En 2005, dans le sud-ouest, je préparais le portrait filmé d'un taxidermiste télépathe pour une exposition liée au monde rural, à la chasse. On m'a parlé, comme d'un secret de village, d'un homme des bois, un sculpteur et bâtisseur de grottes qui vivait dans la région. C'était comme un conte, un mélange de réalité et de fantasmes, véhiculés par les gens du coin et les rumeurs.

Les conditions de tournage, vos liens avec lui, sa part ?
J'ai attendu longtemps avant de commencer. Le personnage m'impressionnait, il ne voulait pas être dérangé. Il fallait qu'il m'accepte dans son monde, que la confiance s'installe entre nous. Pendant deux ans, j'y suis allé très régulièrement de saison en saison, à chaque fois avec une caméra, mais sans équipe. Il m'attendait et avait toujours quelque chose à me faire entendre, à enregistrer, parfois même à mettre en scène. Il a sa propre conception de ce que doit être un film, même s'il n'en a pas vu depuis son enfance. Un message, une action, une musique.

La question de la distance est centrale. Comment l'avez-vous abordée ?
Il y a une certaine distance entre nous et en même temps beaucoup d'intimité. Dans le film, on rentre progressivement dans son univers, sans bien comprendre, exactement comme j'ai pu le faire. Et petit à petit, notre relation évolue et je me rapproche. Nous avons toujours été seuls et le tournage ne dépasse pas le périmètre de sa forêt. Je l'ai beaucoup écouté, suivi. J'ai appris à le connaître, à situer son environnement. Il s'agissait pour moi de partager son quotidien, simplement. Il comprenait mon intérêt, mais pour lui c'était du troc. Si je voulais le filmer, je devais d'abord l'aider à diffuser ses messages et ses complaintes, par tous les moyens possibles. Je suis devenu son messager.

Le paysage, autant que le personnage, son corps, ses gestes, tient une grande place dans votre film. Etait-ce présent dès l'écriture ?
Il n'y avait rien d'établi au départ, en dehors de vouloir faire un film à la hauteur de cette rencontre. C'est dans la durée que les situations se sont précisées. J'ai réalisé l'importance de la nature, le rôle de la forêt qui le protège des hommes, lui livre ses pierres et en même temps le force à l'isolement. Je voulais que l'on comprenne qu'il ne peut pas être ailleurs, que c'est un choix forcé. Il en souffre, mais en même temps il s'y sent bien. Ce qui l'intéresse, c'est de creuser, de chercher les roches. Il a un instinct et une force animale, lié à son environnement et au fait qu'il ne sait ni lire ni écrire. Son corps l'exprime bien. Ce qu'il a développé pour se débrouiller et construire son "oeuvre" est d'une grande richesse.

La parole, et surtout la radio, la musique et ses propres enregistrements tiennent une grande place dans votre film.
À partir du moment où je m'isolais avec lui, tout devait provenir de ce qu'il voudrait bien me donner. Toute la matière sonore était là, il n'était pas question d'ajouter quoi que ce soit. La radio est son lien au monde, elle a un rôle très important. En ma présence, il parle tout le temps, il s'égare dans ses histoires et ses chants. Sa diction se perd, ça devient un rythme, une litanie. La nuit, il couche ces sons sur ses magnétophones, avec un sens très particulier du montage, où l'importance des séquences est signifiée par la répétition, la boucle. Je mets en avant cette richesse sonore et je laisse ses propos plus ou moins compréhensibles. C'est brut, ça lui appartient.

 

Propos recueillis par Nicolas Feodoroff

 

 

 

 

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