Entretien avec Ariane Doublet au sujet de FIÈVRES

paru dans le quotidien du FIDMarseille du 10 juillet 2009

   

La genèse de Fièvres ?
J’ai rencontré Moussa Maman il y a plusieurs années. Je l’ai souvent écouté me raconter son travail, me parler de ses différentes pratiques thérapeutiques. Nous sommes devenus amis et il m’a proposé de lui rendre visite dans son village du Bénin.

Le départ du projet ?
J’étais curieuse d’observer son travail, sa relation avec ses patients. Je voulais approcher la rencontre des traditions africaines et de la médecine occidentale ; cela voulait dire aussi pour moi accepter une part de mystère. Il a senti ma curiosité et je ne saurais dire aujourd’hui si j’ai eu à lui demander d’assister à ses consultations ou s’il me l’a proposé. C’est dans un premier temps à Paris, à l’hôpital Tenon où il exerce aussi, que j’ai pu me rendre. J’ai ensuite décidé de partir au Bénin.

Le rôle de Moussa Maman au village dépasse sa simple fonction de docteur.
Moussa a grandi dans ce village. Son grand-père en était le chef. Il en est parti pour faire des études et à son retour il a ouvert un petit dispensaire et fondé la première école. Il a milité pour que les parents acceptent de laisser leurs filles s’y rendre, il a permis à des coopératives de femmes de se monter pour développer un projet agricole, etc. C’est un tout petit village de brousse où l’on peut voir combien il est respecté et connu des habitants des villages alentour.

La part des choses entre la médecine traditionnelle et les croyances des guérisseurs ou des marabouts ?

Dès l’enfance Moussa a été initié à différentes traditions : celle de son grand-père, un guérisseur animiste et de son père, un marabout musulman. Il partira ensuite pour Dakar suivre des études de médecine. Sa formation en ethnopsychiatrie lui fait découvrir les rapprochements de la psychanalyse occidentale avec les pratiques traditionnelles africaines. Certaines de ses consultations montrent que les thérapies traditionnelles africaines peuvent être complémentaires de la médecine occidentale. Moussa a gardé de sa double formation une étonnante capacité à traduire les choses d’un langage à l’autre.

Les conditions de tournage ?
J’aime bien la qualité de la lumière qui provient de la petite fenêtre et la beauté des couleurs. Mais il est vrai que vu l’exiguïté de la pièce, je n’ai pas mis de pied à la caméra, alors le cadre bouge parfois un peu trop… Quand à la place que j’ai choisie, elle est toujours la même lors des consultations. Il y avait quatre coins, j’en ai choisi un ! Après c’est une question de hors champ. De mouvement entre ce qui est in et ce qui est off.

Fièvres est construit essentiellement autour des scènes de consultation au dispensaire, comment avez-vous choisi les différents cas ?
Je n’ai pas filmé beaucoup de consultations. La plupart des patients viennent pour un paludisme, pour des maladies parasitaires. Pour ces pathologies Moussa applique une prescription allopathique classique, selon les moyens très rudimentaires dont il dispose sur place. Auscultation et questions au patient. J’ai choisi celles d’entre elles où transparaissait le hors champ du dehors, le chemin parcouru jusqu’à lui. D’autres consultations croisent les différentes pratiques, quand il y a un « autre » problème. Les questions de boules dans la gorge, de jour de marché ou de première épouse… Dans ces cas les prescriptions varient et Moussa peut avoir recours à une poule noire alors qu’à juste titre il dénonçait les pratiques des marabouts à la consultation précédente devant un enfant fiévreux et anémié. J’ai choisi les consultations qui permettaient au mieux de raconter sa pratique.

Le montage ?
J’ai choisi l’ordre des consultations qui me semblait le plus propice à « guider » le spectateur dans le travail de Moussa. Cependant, j’ai choisi une première consultation très confuse et compliquée, celle du « méli-mélo » de la jeune fille et du bébé, situation où Moussa semble lui-même un peu dépassé par les événements. En outre, elle fait intervenir beaucoup de choses culturelles, comme pour amener celui qui regarde d’emblée à Bello-Tounga et lui laisser appréhender le fait d’un certain mystère.

Le statut des deux séquences en extérieur avec ces poèmes récités ?
Elles sont toujours reliées à la consultation qui précède. Le trajet presque mental sous une chaleur écrasante de la fièvre palustre suit le cas de l’enfant entre la vie et la mort par exemple. La voix de Sotigui Kouyaté qui les accompagne à deux reprises est pour moi celle de la terre africaine. Celle du grand-père de Moussa peut-être aussi.

 

Propos recueillis par Olivier Pierre

 

 

 

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